Sion: ordination d’un père de famille
Enfin, nous y voilà! Un homme marié est sur le point d’être ordonné...
Victoire au Ciel: les fans du célibat l’emportent! Voici quelque temps que les hauteurs célestes étaient en émoi. Je vous raconte, ça vous changera de vos basses querelles terriennes. Ici, on discute seulement de choses importantes, pas comme vous, filous. Donc, le 1er mai de cette année, je buvais un coup avec mon pote Jérémie, prophète comme bibi : c’était sa fête. Une idée jaillit soudain de nos cerveaux légèrement émoustillés par le champagne. (Le nectar nous était offert. C’était l’obole d’une sainte veuve, dame C., qui préfère maintenant l’humble anonymat à son ancienne gloire terrestre.)
Jérémie et moi avons des points communs: prophètes diplômés, ombrageux de caractère et… célibataires. Non, non, ce n’est pas faute de charme ni manque d’occasions. Chacun de nous est bel homme, plus d’une œillade nous l’a fait savoir. Mais, quant à moi, je suis un peu misogyne sur les bords, misogyne à bord, également, quand je m’embarque. Vous ne trouverez pas une seule fois le mot «femme» dans mon bouquin. Allez voir! Pourquoi je suis comme ça? Parce que j’estime trop les femmes pour infliger à l’une d’elles un mari tel que moi: toujours en vadrouille, rebelle à sa conscience, tantôt prêt à risquer sa peau et tantôt jaloux de son petit confort.
Jérémie, c’est une autre histoire. Il est tombé dans le célibat dès le sein de sa mère. Séduit par la parole divine, il s’en est amouraché à la folie, irrémédiablement, pour toujours. Sensible et tendu comme une corde de violon que la plus légère touche d’archet fait vibrer – l’archet de la Parole, évidemment –, son cœur n’a jamais palpité d’amour que pour Dieu. Les femmes, il les aimait comme il aimait les hommes: à distance. Distance du cri, de l’appel et de la consolation – de la jérémiade, quoi.
Donc, nous, prophètes célibataires et fiers de l’être, avons échangé quelques plaintes grinçantes, grrr, en parlant de nos éminents confrères mariés, qui nous considèrent parfois avec un brin de hauteur. «Ah, c’est toi, Jonas, Jérémie, heureux de te rencontrer! Alors, pas trop de chagrin de n’avoir pas connu l’amour d’une femme? De n’avoir pas non plus engendré pour la plus grande gloire de Dieu? Enfin, à chacun ses petites misères…» C’est Isaïe, l’aristo, qui parle ainsi. Et quand Osée, plus people tu meurs, est avec lui, il en rajoute, nonobstant son mariage désastreux, le gueux!
Nous avons décidé, Jérémie et moi, de faire notre coming out. «On va sortir de ce placard d’un célibat méprisé! On va leur dire qu’on en est fier! On va faire la Celibacy Pride au paradis!» Tope là. Mais notre projet n’avait de chance d’aboutir que s’il était approuvé par l’archange Michel, chargé de faire régner la justice en ces lieux. Eh bien, le procès vient de se terminer. Le verdict est tombé: oui, les prophètes célibataires ont du mérite; oui, ils pourront désormais ajouter un éclat de lumière à leur auréole; oui, ils porteront le titre de Ciélibataires.
Victoire absolue pour nous, sous les applaudissements des vierges et des autres saints célibataires. Même Isaïe et Osée, beaux joueurs, ont crié: «Bravo!» Et tout s’acheva dans un immense frisson d’allégresse, quand Jésus lui-même s’adressa à l’assemblée céleste, avec un sourire: «Les amis, ici, au Ciel, il n’y a que des célibataires, puisque, vous le savez, on n’y prend ni femme ni mari, on est comme des anges! Ne vous l’ai-je pas dit il y a longtemps?» Oui, tous célibataires, mais tous unis par un amour fou, plus délicieux que les plus délicieuses amours terrestres. Quant aux anges, avec nos corps glorieux, nous n’avons rien à envier à ces emplumés, grrr! Pardon, c’était pour rire, il n’y pas de quoi se froisser l’aile, chers chérubins et séraphins.
p.o. Michel Salamolard