Cimabue, crucifix.
Faut-il être déprimé le Vendredi saint pour mieux sauter de joie à Pâques? Si on suit la démarche des évangiles synoptiques, notamment celle de Luc, il faut répondre OUI. On parcourt alors le Vendredi un chemin vers Emmaüs, abattus, hébétés, tristes, en attendant que nos yeux s’ouvrent et que notre cœur se remplisse d’allégresse à la Veillée pascale, avec l’annonce de la Résurrection: «Qu’éclate dans le ciel la joie des anges! Qu’éclate de partout la joie du monde!»
Mais, le Vendredi saint, nous lisons et entendons chaque année la Passion selon saint Jean, contrairement au dimanche des Rameaux où l’on proclame tour à tour, selon le cycle des trois années A, B et C, l’un des récits synoptiques de la Passion. Entre le dimanche des Rameaux et le Vendredi saint, nous sommes donc invités à un passage, à un nouveau regard, celui de Jean. Ô merveille, ce regard nous permet de contempler la Croix glorieuse, nous pouvons entrer dès avant Pâques dans la joie du Christ, au plus profond du mystère d’amour manifesté sur la Croix.
Jean ne cache pas les souffrances endurées par Jésus. En revanche, il ne cesse de montrer comment Jésus les vit de manière seigneuriale. Il n’est pas le jouet des événements ni des hommes, mais accomplit la glorieuse mission que son Père lui a confiée. Le récit de la mort de Jésus est d’une densité incroyable. Jean commence par souligner fortement un fait: Jésus est conscient de ce qui se passe, il sait précisément qu’il entre dans l’expérience extrême où tout culmine en plénitude. C’est le moment de l’ultime glorification. Le Fils glorifie le Père et le Père glorifie le Fils, afin que tous, nous soyons rassemblés et entraînés dans cette même gloire.
En mourant, Jésus ne pousse pas un cri, comme dans les récits synoptiques, mais déclare: «C’est accompli». Il incline la tête – elle ne tombe pas – comme pour la poser sur la poitrine du Père, puis il communique l’Esprit, la vie en plénitude qu’il tient de son Père. Comment ne pas comprendre la joie du Christ dans l’expérience accomplie de sa mission! Comment ne pas partager avec lui cette joie immense née de l’amour extrême! Comment ne pas ressentir l’allégresse de celui qui s’unit au Père et aux hommes, dans le même mouvement! Comment ne pas recevoir le don bienheureux de l’Esprit communiqué!
Jésus dit: «J’ai soif». Comme à son accoutumée, Jean joue sur deux plateaux de sens. Il y a la soif physique du crucifié. Mais elle symbolise une autre soif, dont Jean nous dit qu’elle accomplit (encore ce vocabulaire de plénitude) les Écritures. Quelle Écriture? BJ et TOB notent en marge les Psaumes 22, 16 et 69, 22. Pourquoi pas? Mais ces deux textes sont loin de posséder la résonance que le thème de la soif et celui de l’eau ont dans l’évangile de Jean (voir notamment la rencontre avec la Samaritaine et le cri de Jésus lors de la fête des Tentes). Les Psaumes 42[41] et 43[42], qui vont ensemble, rendent beaucoup mieux cette tonalité. Un exilé dit sa soif d’eau vive, sa soif ardente de Dieu, sa certitude de pouvoir compter sur l’amour de Dieu, en dépit des apparences. La souffrance de l’exil est submergée par la joie et par la confiance en Dieu.
Pour sa soif physique, Jésus reçoit du vin acide. Mais pour sa soif spirituelle, il reçoit certainement autre chose. Quoi donc? L’amour de son Père et la capacité de le communiquer. Cela est peut-être signifié par deux curieux détails: le vin aigri est là, comme préparé, dans un vase, et il est offert à Jésus avec une branche d’hysope. Cette plante mal identifiée servait notamment dans des rites de purification. Évoque-t-elle ici la grande purification dans le sang du Christ? Nous retrouvons l’eau, avec le sang, jaillissant du corps de Jésus après le coup de lance. Eau de la vie éternelle, sang de l’amour divin pour nous: on peut pleurer… de joie!
Michel Salamolard
Michel Salamolard tient une double chronique de l’actualité religieuse et sociale, vue de la cathosphère. La première, intitulée «Bonheur», s’efforce de projeter sereinement une lumière évangélique sur les événements. La seconde, intitulée «Jonas», du nom du joyeux baleinier de Ninive, traite les faits d’Église et de société dans les registres de l’humour, de la provoc et de l’humeur.
Michel Salamolard traite aussi de sujets de société, cette fois-ci non plus sous l'angle religieux, mais du point de vue de la sociologie, de la psychologie ou de la philosophie. L'objectif est de nourrir une réflexion aussi large que possible, à partir de références non confessionnelles. Retrouvez ces articles dans la rubrique "Société" du blog.
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