Une dépêche de l’agence Apic (encadré 1) annonce qu’une organisation allemande d’aide au suicide vient d’ouvrir un bureau à Zurich. Son but n’est pas de prodiguer ses «soins» dans notre pays, mais de se protéger d’une loi allemande en projet. Cette loi, en effet, pourrait interdire en Allemagne l’aide au suicide à caractère commercial, organisée professionnellement. Contrairement à l’aide au suicide pratiquée par un médecin ou par des proches dans des situations dramatiques et exceptionnelles.
L’organisation allemande (Verein Sterbehilfe Deutschland, StHD) encaisse auprès de ses membres une cotisation annuelle de 200 € ou, à vie, de 2’000 €. La nouvelle loi allemande pourrait considérer ces contributions comme un indice d’activité lucrative et commerciale. Dans ce cas, la StHD serait interdite. En se réfugiant en Suisse, l’organisation espère se mettre sous l’abri de notre législation laxiste sur l’incitation et l’aide au suicide.
Chez nous, tout le monde ferme les yeux sur un éventuel aspect commercial de l’aide au suicide. Pour comparaison, Exit encaisse auprès de ses quelque 16’000 membres au moins 500'000 franc suisses par année. Où va cet argent? Une partie est certainement investie dans la propagande de l’association, notamment dans des campagnes comme celle qui vient d’agiter le canton de Vaud ce printemps. Autrement dit, Exit investit dans l’incitation au suicide. Du même coup, Exit finance ainsi le recrutement de ses membres, ce qui a pour effet d’augmenter ses rentrées.
Il devient de plus en plus ahurissant que les autorités helvétiques s’obstinent à fermer les yeux sur ces pratiques financières et cette incitation permanente au suicide, en flagrante contradiction avec le discours officiel basé prétendument sur la prévention du suicide.
L’organisation allemande StHD prévoit déjà une parade au reproche d’enrichissement qu’on pourrait lui adresser. Si un membre se décidait au suicide assisté, on lui rembourserait ses cotisations antérieures. Les héritiers pourraient ainsi moins regretter le suicide d’un parent…
En décidant de ne rien décider, de ne pas toucher à l’article 115 de notre code pénal, le conseil fédéral garde la tête dans le sable, ne se pose pas de question sur la comptabilité d’Exit ni sur la compatibilité de celle-ci avec l’absence de tout mobile égoïste.
Le gouvernement devrait surtout s’interroger sur les motifs et arguments qui ont poussé le législateur – en 1937 (encadré 2)! – à adopter ce fameux article 115. Ces motifs sont-ils toujours d’actualité?
Ou bien, les conditions d’aujourd’hui sont-elles à ce point différentes que l’art. 115 produit maintenant des effets exactement contraires à ceux que le législateur avait en vue à l’origine? Pour rappel, l’art. 115 est l’un des rares à n’avoir jamais été ni abrogé ni révisé depuis l’entrée en vigueur du code pénal, il y a 70 ans. À l’époque, on estimait que le suicide, assisté ou non, incité ou non, pouvait offrir la seule issue honorable, la meilleure expiation après certains crimes ou échecs. Comme le hara-kiri japonais.
Quant aux soins palliatifs que nous connaissons, ils n’existaient pas.
Faute de demeurer paradis fiscal, la Suisse veut-elle devenir l'enfer européen du suicide?
Michel Salamolard
P.S. Dans ce contexte, le "Prix Courage" du public, décerné récemment par le magazine zurichois Beobachter, tandis que le prix du jury allait à trois adolescents ayant sauvé de la noyade un père de famille, ce prix mérite celui de la honte et de la dérision.
Encadré 1
Zurich, 15 septembre 2012 (Apic) L´organisation allemande d´aide au suicide Verein Sterbehilfe Deutschland (StHD) a ouvert le 14 septembre 2012 un bureau à Zurich. L´association n´entend pas pratiquer d´assistance au suicide en Suisse, mais elle craint le projet de loi allemand visant à interdire l´aide au suicide à titre professionnel.
Le président du comité de StHD, Roger Kusch, a confirmé que le projet de loi allemand est à l´origine de la décision d´ouvrir un bureau en Suisse. Son association a aussi prévu de modifier ses statuts afin d´éviter d´être considérée comme une entreprise à but commercial. Jusqu´à présent l´association, fondée à Hambourg en 2010, prévoyait une cotisation annuelle de 200 euros ou à vie de 2´000 euros. Elle revendique environ trois cents membres et aurait pratiqué soixante assistances au suicide.
Roger Kusch avait créé une première organisation en 2008. Il demandait alors 8´000 euros par suicide assisté. Son organisation a été interdite par la justice allemande.
La Suisse est l´un des pays d´Europe à tolérer les associations d´aide au suicide. Cette disposition signifie que l´association se charge de fournir un poison fatal à des malades qui doivent l´ingurgiter eux-mêmes. Roger Kusch souhaite que ce système puisse servir de modèle à l´Allemagne. (apic/mp)
Encadré 2
Le Code pénal suisse date du 21 décembre 1937. Il est entré en vigueur le 1er janvier 1942. Depuis, l’immense majorité de ses articles ont été soit abrogés, soit modifiés. L’art. 115, qui traite de l’incitation et de l’aide au suicide, est l’un des rares à n’avoir jamais été révisés.
Michel Salamolard tient une double chronique de l’actualité religieuse et sociale, vue de la cathosphère. La première, intitulée «Bonheur», s’efforce de projeter sereinement une lumière évangélique sur les événements. La seconde, intitulée «Jonas», du nom du joyeux baleinier de Ninive, traite les faits d’Église et de société dans les registres de l’humour, de la provoc et de l’humeur.
Michel Salamolard traite aussi de sujets de société, cette fois-ci non plus sous l'angle religieux, mais du point de vue de la sociologie, de la psychologie ou de la philosophie. L'objectif est de nourrir une réflexion aussi large que possible, à partir de références non confessionnelles. Retrouvez ces articles dans la rubrique "Société" du blog.
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