Chacun sait que les histoires touchent davantage les cœurs et les esprits que les théories et les arguments. Tous les publicitaires l’ont compris. Si une organisation collecte des fonds pour une bonne cause, par exemple l’élimination des mines antipersonnel, elle ne vous enverra pas un rapport chiffré et circonstancié. Il y a peu de chances que vous preniez la peine de le lire. En revanche, si on vous raconte l’histoire de la petite Leïla, 10 ans, qui a perdu une jambe en marchant sur une mine, mais qui se bat afin que cela n’arrive pas à d’autres enfants, vous jetterez moins facilement le bulletin de versement à la poubelle. Surtout si vous voyez la photo de Leïla, avec ses grands yeux et son sourire rayonnant: elle compte sur vous, ainsi que des milliers d’enfants!
Dans les milieux branchés, cela s’appelle le storytelling, l’art de tout dire à travers des histoires. En français, on pourrait dire «racontage». Ou encore «mise en récit», «communication narrative»…
Les histoires nous intéressent parce que nous vivons une histoire, nous sommes une histoire en train de se dérouler, à travers des événements, des bonheurs et des épreuves, des surprises et des projets, des succès et des ratages, en compagnie de ceux que nous aimons et qui nous aiment, en butte aussi à des opposants, des ennemis. Notre histoire personnelle est pleine d’incertitudes. Le suspense est permanent, parfois angoissant. De quoi demain sera-t-il fait? Comment réussir mon histoire? Finira-t-elle bien ou mal? Il n’existe aucune réponse théorique à ces questions.
En revanche, toute histoire humaine assez bien réussie peut nourrir la mienne. L’histoire d’un autre peut embrayer sur la mienne, se mettre en engrenage avec la mienne, faire tourner la mienne comme une roue dentée en fait tourner une autre. L’histoire n’a pas besoin d’être vraie, il suffit qu’elle soit vraisemblable, comme dans les contes. Mais si elle est vraie, elle n’en sera que plus efficace. «Racontez-nous des histoires, mais des histoires vraies, des histoires qui racontent des bonheurs, des épreuves surmontées, des histoires sur lesquelles nous pouvons embrayer, des histoires dont nous pourrions être les héros» : le racontage vrai pourrait être le grand secret de toute évangélisation, ancienne ou nouvelle.
C’est bien ainsi, d’ailleurs, que le Dieu de la Bible s’est révélé, en vivant une histoire avec les hommes. Cette aventure est devenue l’histoire d’un homme, Jésus. Nos évangiles racontent cette histoire, afin qu’elle embraye sur la nôtre. En engrenage avec celle de Jésus, notre histoire tourne bien, quoi qu’il arrive. Accrochée à celle du Ressuscité, notre histoire est déjà tendue vers le happy end absolu du Ciel.
Les Églises catholique et orthodoxe ont recueilli et propagé aussi les mille histoires de chrétiens parvenus à la sainteté à cause du Christ. Marie, les apôtres, les martyrs, les confesseurs, les vierges, les mystiques, les héros de la charité… Autant d’histoires qui sont des retombées d’évangile, des pages humaines du même évangile éternel, celui de Jésus. Les béatifications et canonisations d’aujourd’hui n’en finissent pas d’ajouter des pages nouvelles à l’immense saga du salut.
Nos histoires personnelles sont déjà saisies dans le grand récit que l’Esprit Saint inspire et raconte avec nous et pour nous. Pour d’autres aussi, pour l’Église, pour le monde. L’évangile que nous incarnons, c’est l’histoire poursuivie de notre conversion. L’évangile dont nous témoignons, c’est l’histoire innombrable des saints et des saintes, inscrits au calendrier ou dans nos cœurs.
SUGGESTION POUR L’ANNÉE DE LA FOI. Que chaque diocèse romand, chaque paroisse recueille les grandes et petites histoires de sainteté vécues sur son territoire, autrefois comme aujourd’hui! Offrons-nous ce LIVRE DES MERVEILLES, à l’instar du magnifique album publié, sous ce titre, à l’occasion du Grand Jubilé de l’an 2000. Storytellons, les amis, racontons, narrons, récitons, vivons et proclamons nos histoires d’évangile.
Michel Salamolard
Michel Salamolard tient une double chronique de l’actualité religieuse et sociale, vue de la cathosphère. La première, intitulée «Bonheur», s’efforce de projeter sereinement une lumière évangélique sur les événements. La seconde, intitulée «Jonas», du nom du joyeux baleinier de Ninive, traite les faits d’Église et de société dans les registres de l’humour, de la provoc et de l’humeur.
Michel Salamolard traite aussi de sujets de société, cette fois-ci non plus sous l'angle religieux, mais du point de vue de la sociologie, de la psychologie ou de la philosophie. L'objectif est de nourrir une réflexion aussi large que possible, à partir de références non confessionnelles. Retrouvez ces articles dans la rubrique "Société" du blog.
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