Sa Sainteté le pape Benoît XVI vient d’adresser une lettre au président de la Conférence épiscopale Allemande et aux évêques de la zone d’expression allemande.
En jeu, la traduction du «pro multis» qui se trouve au canon de la messe. «Alors que le texte traditionnel, dans sa version de base en latin, dit encore aujourd’hui : "Hic est enim calix sanguinis mei […] qui pro vobis et pro multis effundetur", les nouvelles versions postconciliaires ont lu dans le "pro multis" un imaginaire "pro omnibus". Et, au lieu de "pour beaucoup", elles ont traduit "pour tous".»
Dans sa lettre, Benoît XVI montre bien les enjeux de l’une ou l’autre traduction, mais aussi l’importance d’une catéchèse à l’adresse des prêtres et des fidèles, afin que cette modification ne soit pas mal comprise ou qu’elle ne soit pas qu'un changement d’habitude. Le pape présente les traits principaux d’une catéchèse sur le sens de ces paroles. Une fois encore, dans le domaine de la catéchèse, l’ancien professeur de Ratisbonne fait œuvre de maître. Il s’appuie sur la Sainte Ecriture, il explique les raisons d’une traduction ou d’une autre, il reprend à son compte les objections et y répond et, enfin, il montre les enjeux. A n’en pas douter, la préparation de cette catéchèse par les évêques Allemands s’en trouvera grandement facilitée par les réflexions cet allemand, comme eux, qui aujourd’hui exerce son ministère dans le diocèse de Rome.
La citation ci-dessus et la traduction de la lettre sont reprises du site www.chiesa.espresso.repubblica.it dont je vous recommande la visite.
Dom Romain
Excellence ! Révérend et cher archevêque !
À l’occasion de votre visite, le 15 mars 2012, vous m’avez informé du fait que, en ce qui concerne la traduction des mots "pro multis" dans la prière du canon de la sainte messe, il n’y avait toujours pas de consensus entre les évêques de la zone germanophone.
Il semble qu’il y ait un danger que, dans la nouvelle édition de ‘Gotteslob’ [cf. note 1 en bas de page], à paraître prochainement, certaines parties de la zone d’expression allemande ne désirent conserver la traduction "pour tous", bien que la conférence des évêques d’Allemagne soit d’accord pour utiliser l’expression "pour beaucoup", conformément au souhait du Saint-Siège.
Je vous ai promis de m’exprimer par écrit à propos de cette importante question, afin de prévenir une telle division sur le point le plus intime de notre prière. Je vais faire en sorte que cette lettre, que j’adresse par votre intermédiaire à tous les membres de la conférence des évêques d’Allemagne, soit également envoyée aux autres évêques de la zone d’expression allemande.
Permettez-moi de dire rapidement quelques mots à propos de l’origine du problème.
Dans les années 60, lorsque le Missel Romain a dû être traduit en langue allemande, sous la responsabilité des évêques, il existait un consensus exégétique sur le fait que les mots "les multitudes", "beaucoup", en Isaïe 53, 11 et suivants, étaient une forme d’expression hébraïque pour indiquer l’ensemble, "tous". Le mot "beaucoup", dans les récits de l’institution faits par Matthieu et Marc, était par conséquent considéré comme un sémitisme et il devait être traduit par "tous". Ce raisonnement fut également appliqué à la traduction du texte latin, où "pro multis", à travers les récits évangéliques, renvoyait à Isaïe 53 et devait donc être traduit par "pour tous".
Mais, depuis cette époque, ce consensus exégétique s’est effrité ; il n’existe plus. Dans le récit de la dernière cène que donne la traduction allemande unifiée de la Sainte Écriture, on lit : "Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour beaucoup" (Mc 14, 24, cf. Matt. 26, 28). Cela met en évidence quelque chose de très important : la traduction de "pro multis" par "pour tous" n’a pas été une pure traduction, mais plutôt une interprétation, qui était et qui reste bien motivée mais qui est une explication et donc quelque chose de plus qu’une traduction.
Ce mélange de traduction et d’interprétation fait partie, par certains côtés, des principes qui, immédiatement après le concile, ont inspiré la traduction des livres liturgiques en langues modernes. On sentait bien à quel point la Bible et les textes liturgiques étaient éloignés de l’univers du langage et de la pensée de l’homme moderne, ce qui avait pour conséquence que, même traduits, ils continueraient à être incompréhensibles pour les personnes qui participeraient à l’office divin. Un nouveau risque tenait au fait que, grâce à la traduction, les textes sacrés seraient accessibles à ceux qui participeraient à la messe, tout en restant très éloignés de leur univers, et que cette distance deviendrait encore plus perceptible qu’auparavant. Il paraissait donc non seulement permis mais même obligatoire d’introduire de l’interprétation dans la traduction, de manière à réduire la distance entre les textes et les gens dont les cœurs et les esprits devaient être atteints par ces mots.
Dans une certaine mesure, le principe d’une traduction donnant le contenu des textes fondamentaux sans être nécessairement littérale continue à être justifié. Comme je prononce fréquemment les prières liturgiques en diverses langues, j’ai remarqué que, dans certains cas, on ne trouve presque pas de ressemblances entre les différentes traductions et que le texte commun sur lequel ces traductions sont fondées n’est que difficilement reconnaissable. En même temps on a constaté des banalisations qui constituent de véritables pertes. C’est pourquoi, au fil des années, j’ai moi-même compris de plus en plus clairement que, en tant que ligne directrice pour la traduction, le principe de l’équivalence non pas littérale mais structurelle avait ses limites.
S’inspirant de ces intuitions, l’instruction destinée aux traducteurs "Liturgiam authenticam", promulguée par la congrégation pour le culte divin le 28 mars 2001, a replacé au premier plan le principe de la correspondance littérale, sans pour autant, bien sûr, prescrire un verbalisme unilatéral.
L’importante intuition qui est à la base de cette instruction est la distinction entre traduction et interprétation, déjà mentionnée plus haut. Elle est nécessaire à la fois pour les mots des Écritures et pour les textes liturgiques. D’une part, la Parole sacrée doit apparaître le plus possible en elle-même, y compris avec son étrangeté et avec les questions qu’elle porte en elle. D’autre part l’Église a été chargée de faire le travail d’interprétation, afin que – dans les limites de notre compréhension respective – le message que le Seigneur a voulu nous faire connaître parvienne jusqu’à nous.
Même la traduction la plus exacte ne peut pas remplacer l’interprétation : une partie de la structure de la révélation est que la Parole de Dieu soit lue dans la communauté interprétante de l’Église, que la fidélité et l’actualisation soient associées. La Parole doit être présente en elle-même, dans sa propre forme qui nous est peut-être étrangère ; l’interprétation doit être évaluée en fonction de sa fidélité à la Parole elle-même, mais en même temps elle doit rendre celle-ci accessible à ceux qui l’écoutent aujourd’hui.
Dans ce contexte, le Saint-Siège a décidé que, dans la nouvelle traduction du Missel, l’expression "pro multis" doit être traduite comme telle, sans être déjà interprétée. La traduction interprétative "pour tous" doit être remplacée par la simple traduction "pour beaucoup". Je voudrais rappeler qu’aussi bien dans Matthieu que dans Marc il n’y a pas d’article et qu’il faut donc dire […] "pour beaucoup".
Si, du point de vue de la corrélation fondamentale entre traduction et interprétation, cette décision est, comme je l’espère, tout à fait compréhensible, je suis pourtant bien conscient que cela représente un immense défi pour tous ceux à qui est confiée la tâche d’expliquer la Parole de Dieu dans l’Église.
Pour les gens qui se rendent normalement à la messe, cela va presque inévitablement apparaître comme une rupture avec le centre même du rite sacré. Ils vont se demander : est-ce que le Christ n’est pas mort pour tous ? L’Église a-t-elle modifié sa doctrine ? Peut-elle le faire et est-ce que cela lui est permis ? Est-ce une réaction qui veut détruire l’héritage du concile ?
L’expérience des cinquante dernières années nous a appris à tous combien la modification des formes et textes liturgiques affecte profondément les gens et donc combien un changement portant sur un point aussi central du texte doit les inquiéter. C’est bien pour cette raison que, lorsque la traduction "beaucoup" a été choisie à cause de la différence entre traduction et interprétation, il a été également décidé que, dans les différentes zones linguistiques, la traduction devrait être précédée par une catéchèse approfondie dans laquelle les évêques devraient expliquer concrètement à leurs prêtres, et à travers eux aux fidèles, de quoi il s’agit.
Cette catéchèse préalable est le présupposé essentiel de l’entrée en vigueur de la nouvelle traduction. Pour autant que je sache, une telle catéchèse n’a, jusqu’à maintenant, pas existé dans la zone d’expression allemande. Par la présente lettre, chers frères, je voudrais vous demander instamment de préparer maintenant une telle catéchèse, puis d’en parler avec vos prêtres et en même temps de la rendre accessible aux fidèles.
Dans cette catéchèse il faut tout d’abord expliquer brièvement pourquoi, dans la traduction du missel, le mot "beaucoup" a été rendu, après le concile, par "tous" : afin d’exprimer sans aucune équivoque, dans le sens voulu par Jésus, l’universalité du salut qui vient de lui.
Mais cela amène tout de suite cette question : si Jésus est mort pour tous, pourquoi, lorsqu’il a prononcé les mots de la Dernière Cène, a-t-il dit "pour beaucoup" ? Et pourquoi, alors, insistons-nous sur ces mots de Jésus lors de l’institution ?
Avant tout il faut encore préciser, à ce point du raisonnement, que, selon Matthieu et Marc, Jésus a dit "pour beaucoup" alors que, selon Luc et Paul, il a dit "pour vous". Apparemment cela rétrécit encore davantage le cercle. Mais c’est justement à partir de là que l’on peut s’approcher de la solution. Les disciples savent que la mission de Jésus les transcende, eux et leur groupe ; qu’Il est venu pour rassembler tous les enfants de Dieu dispersés dans le monde entier (Jn. 11, 52). Les mots "pour vous" rendent la mission de Jésus très concrète pour ceux qui sont présents. Ils ne sont pas un quelconque élément anonyme d’un ensemble immense, mais chacun d’eux sait que le Seigneur est mort précisément pour lui, pour nous. "Pour vous" remonte dans le passé et se porte vers l’avenir, il s’adresse à moi personnellement ; nous, qui sommes rassemblés ici, nous sommes connus et aimés en tant que tels par Jésus. Donc ce "pour vous" n’est pas une limitation, mais une concrétisation qui est valable pour toute communauté qui célèbre l’Eucharistie, qui l’unit concrètement à l’amour de Jésus. Le canon romain a uni entre elles les deux expressions bibliques dans les paroles de la consécration et il dit donc : "pour vous et pour beaucoup". Lors de la réforme de la liturgie, cette formulation a été adoptée pour toutes les prières eucharistiques.
Mais, une fois encore : pourquoi employer l’expression "pour beaucoup" ? Est-ce que le Seigneur n’est pas mort pour tous ? Le fait que Jésus-Christ, en tant que Fils de Dieu fait homme, soit l’homme pour tous les hommes, le nouvel Adam, c’est l’une des certitudes fondamentales de notre foi. Je voudrais, à ce propos, rappeler seulement trois passages des Écritures. Dieu a livré Son Fils "pour nous tous", écrit Paul dans la lettre aux Romains (Rom 8, 32). "Un seul est mort pour tous", affirme-t-il dans la seconde lettre aux Corinthiens à propos de la mort de Jésus (2 Cor. 5, 14). Jésus "s’est livré en rançon pour tous", lit-on dans la première lettre à Timothée (1 Tim 2:6).
Mais alors faut-il vraiment demander de nouveau : si c’est tellement évident, pourquoi la prière eucharistique dit-elle "pour beaucoup" ? Et bien, l’Église a tiré cette formulation des récits de l’institution qui se trouvent dans le Nouveau Testament. Elle l’utilise par respect pour la parole de Dieu, pour Lui rester fidèle jusque dans la parole. La raison de la formulation de la prière eucharistique, c’est la crainte révérencielle face à la parole de Jésus elle-même. Mais alors nous nous demandons : pourquoi Jésus a-t-il parlé ainsi ? La véritable raison, c’est que, de la sorte, Jésus s’est fait reconnaître comme le serviteur de Dieu dont il est question en Isaïe 53, qu’il s’est révélé comme la figure annoncée par la prophétie. La crainte révérencielle de l’Église devant la Parole de Jésus, la fidélité de Jésus aux paroles de "l’Écriture" : c’est cette double fidélité qui constitue le motif concret de la formulation "pour beaucoup". Nous nous insérons dans cette chaîne de respectueuse fidélité par la traduction littérale de la Parole de l’Écriture.
De même que nous avons dit précédemment que le "pour vous" de la tradition de Luc et Paul n’est pas une limitation mais une concrétisation, de même nous pouvons reconnaître maintenant que la dialectique entre "beaucoup" et "tous" a une importance propre. "Tous" se place au niveau ontologique – l’être et l’action de Jésus incluent l’humanité tout entière, le passé, le présent et l’avenir. Mais de fait, historiquement, dans la communauté concrète de ceux qui célèbrent l’Eucharistie, ils n’impliquent que "beaucoup". Cela fait que l’on peut distinguer une triple signification de l’attribution de "beaucoup" et de "tous".
Tout d’abord, pour nous, qui pouvons nous asseoir à sa table, cela doit signifier surprise, joie et gratitude d’avoir été appelés, de pouvoir être avec lui et de pouvoir le connaître. "Grâces soient rendues au Seigneur qui, par sa grâce, m’a appelé dans son Église…"[cf. note 2 en bas de page].
Mais, en deuxième lieu, c’est également une responsabilité. La forme sous laquelle le Seigneur atteint les autres – "tous" – à sa manière reste un mystère. Néanmoins il ne fait pas de doute que c’est une responsabilité que d’être appelé directement par lui à sa table pour pouvoir entendre : pour vous, pour moi, Il a souffert. "Beaucoup" ont la responsabilité de "tous". La communauté qui est constituée par "beaucoup" doit être la lumière sur le candélabre, la ville construite sur une hauteur, le levain pour "tous". C’est une vocation qui concerne chacun d’entre nous de manière tout à fait personnelle. "Beaucoup", c’est-à-dire nous, doivent avoir la responsabilité de l’ensemble, en étant conscients de leur mission.
À cela, enfin, peut s’ajouter un troisième aspect. Dans la société actuelle, nous avons la sensation d’être non pas "beaucoup", mais très peu nombreux, de constituer un petit groupe qui ne cesse de diminuer. Et bien non – nous sommes "beaucoup" : "Après quoi, voici qu’apparut à mes yeux une foule immense, impossible à dénombrer, de toute nation, race, peuple et langue", nous dit l’Apocalypse de Jean (Ap 7, 9). Nous sommes "beaucoup" et nous représentons "tous". Ainsi les deux mots “beaucoup” et “tous”, vont ensemble et font référence l’un à l’autre pour ce qui est de la responsabilité et de la promesse.
Excellence, cher frère dans l'épiscopat ! Dans tout ce qui précède j’ai voulu esquisser les lignes directrices de la catéchèse qui devra préparer le plus rapidement possible les prêtres et les laïcs à la nouvelle traduction. Je souhaite que tout cela puisse également contribuer à une participation plus intense à la célébration de la sainte eucharistie, s’insérant ainsi dans l’importante démarche que nous allons entreprendre avec l'"Année de la Foi". Je peux espérer que la catéchèse soit bientôt prête et qu’ainsi elle devienne une partie du renouvellement liturgique auquel le concile a travaillé dès sa première session.
Avec mes salutations et ma bénédiction de Pâques, je suis vôtre dans le Seigneur.
Benedictus PP XVI
Le 14 avril 2012
Deux notes en marge du texte pontifical :
1) Le "Gotteslob" est le livre commun de chants et de prières utilisé dans les diocèses catholiques de langue allemande.
2) La citation "Grâces soient rendues au Seigneur qui, par sa grâce, m’a appelé dans son Église..." est le dernier verset de la première strophe d’un chant qui revient souvent dans les églises allemandes : "Fest soll mein Taufbund immer stehen".
Pour ce qui est de la traduction française, contrairement aux traductions en d’autres langues, nous ne devrions pas connaître de changement. Le «pro multis» n’est pas devenu «pour tous», mais pour la multitude.
« Prenez, et buvez-en tous,
car ceci est la coupe de mon sang,
le sang de l'Alliance nouvelle et éternelle,
qui sera versé
pour vous et pour la multitude
en rémission des péchés.
Vous ferez cela,
en mémoire de moi. »
L'abbé Philippe AYMON est prêtre du diocèse de Sion; il signe les posts de son blog: cathossurlatoile.
Suivez-le sur Twitter: @Abbe_Aymon
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Paradoxe magnifique
En complément des réflexions du pape, on pourrait ajouter ceci. Paradoxalement, "beaucoup" est plus ouvert que "tous"! En effet, "beaucoup", ou la "multitude" comme nous disons très justement en français, ne comporte aucune idée de limite. Si vous imaginez par exemple une multitude de 10 milliards de personnes (c'est "beaucoup"!), vous pouvez y ajouter autant de milliards que vous voudrez, ce sera toujours une multitude, beaucoup. En revanche, si vous dites "tous", on est en droit de vous demander: "tous qui"? Tous les chrétiens? Tous les catholiques? Tous les croyants? Tous les humains? Quelle que soit votre réponse, vous vous lancez dans des spéculations sans fondement. Vous n'avez pas la boule de cristal du jugement de Dieu. Ma petite réflexion est loin d'être anecdotique. Elle exprime un point doctrinal sous-jacent à bien des controverses théologiques. Saint Augustin, par exemple, a souvent esquivé l'argument tiré de 1 Timothée 2,4 ("Dieu veut que tous les hommes soient sauvés"). Quand il était acculé à donner son interprétation de ce verset, il demandait: "tous qui?" Et sa réponse était "tous les prédestinés" ou "tous les baptisés", excluant ainsi du Ciel non seulement les pécheurs, mais aussi les enfants non baptisés...Piéton de la foi
Pour le piéton de la foi que je suis, je suis soulagée que la traduction française ne soit pas modifiée. En effet, "pour beaucoup" me pose la même question que Romanomanontroppo.. Beaucoup, c'est combien?Pour rappel, certaine déviance protestante a pris au pied de la lettre les 144 000 élus de l'Apocalypse de Jean...et s'est trouvée dans l'embarras lorsque le nombre d’adhérents a dépassé le chiffre fatidique. Cela me plaît bien de faire partie de la multitude.