Merci à Theocoach pour sa collaboration et pour sa réponse à la quatrième des cinq questions du Quiz d'Assise.
Dom Romain
Réunion interreligieuse d'Assise (Source: www.laportelatine.org)
Est-il permis aux catholiques, à certaines conditions, d'entretenir des relations et de communiquer avec des non chrétiens?
Nous voici parvenus à la quatrième question de notre Quiz. Elle peut sembler saugrenue, superflue, puisque les chrétiens, dans nos pays, sont bien obligés d’entretenir de nombreux rapports avec ceux qui ne partagent pas leur foi: au travail, dans la cité, dans les loisirs et jusque dans les familles. Le mariage même est permis, à certaines conditions, entre un catholique et une personne d’une autre religion ou sans religion. Mais la question se pose, en tout cas aux yeux de certains, à propos des fameuses réunions d’Assise, auxquelles nous nous intéressons dans cette chronique. Voyons ce qu’en pense saint Thomas, sans oublier qu’il réfléchit dans une situation bien différente de la nôtre. Mais nous constaterons, une fois de plus, que ses orientations restent éclairantes pour nous.
Au centre de son raisonnement (S. th. II-II, q. 10, art. 9), l’Aquinate place la notion et l’expérience de la communion dans l’Église. Voilà qui est très intéressant si l’on songe à Vatican II, qui a redéployé une ecclésiologie de communion, dans le droit fil de la tradition de toujours: avant d’être une organisation hiérarchique et canonique, l’Église est essentiellement une communion de tous ses membres dans la foi, dans l’espérance et dans l’amour. On avait un peu oublié cela…
Thomas pose un premier principe dans cette perspective. Deux motifs différents peuvent inciter les pasteurs de l’Église à interdire à des fidèles de communiquer avec les «infidèles» (on verra que cette vaste cohorte comprend des catégories variées de personnes: juifs, païens, hérétiques, etc.). Primo, ils agissent afin de sanctionner les infidèles. Mais le docteur angélique sait bien une chose, qu’il affirme ailleurs: les sanctions dans l’Église ont toutes un but médicinal, et non «bêtement» punitif. Elles visent le progrès, l’amendement de ceux qu’elles frappent. L’Église doit sanctionner à la manière de Dieu, qui ne veut pas perdre les pécheurs, mais les sauver. Secundo, l’Église veut protéger les fidèles les plus fragiles, afin que leur foi ne défaille pas. Donc, dans les deux cas, l’Église agit par amour. Amour des infidèles et amour des fidèles. Elle espère le maintien ou l’établissement ou encore le rétablissement de la pleine communion. Ceux qui sont hors de la communion ecclésiale ne sont pas des pestiférés. Il faut continuer de leur faire du bien s’ils se trouvent dans la nécessité, en leur donnant les secours dont ils ont besoin pour vivre (S. th. II-II, q. 31, art. 2, réponse à la 3e difficulté). Toujours et partout, c’est la charité qui commande, quelles que soient les situations.
Ensuite, Thomas opère une nette distinction parmi les non catholiques. Il y a, d’une part ceux qui non jamais adhéré au Christ, les 5 milliards d’aujourd’hui dont parlait le cardinal Filoni (voir la réponse à la 2e question du Quiz); et, d’autre part, ceux qui ont abandonné la foi chrétienne après l’avoir embrassée: les hérétiques et les apostats. Seuls ces derniers sont éventuellement susceptibles de mettre en danger la foi catholique, qu’ils ont eux-mêmes perdue, totalement ou partiellement. Précisons que les protestants d’aujourd’hui ne sont pas concernés, puisqu’ils n’ont pu abandonner une foi catholique qu’ils n’ont jamais eue! Quant aux non chrétiens, d’autre part, ils ne peuvent évidemment pas être exclus d’une communauté à laquelle ils n’ont jamais appartenu.
Les précieuses orientations du docteur commun nous permettent de conclure ce qui suit, en pensant à nos relations, en Europe, avec des non chrétiens. Si nous avons une foi solide, non seulement il ne nous est pas interdit de communiquer intelligemment et charitablement avec des membres d’autres religions, comme aussi avec des agnostiques ou des athées, mais cela nous est recommandé, voire instamment réclamé, afin de témoigner de notre foi, de notre espérance et de notre amour. C’est là, pourrait-on dire, le degré minimal de l’évangélisation. Comme le dit saint Thomas, dans l’article que nous commentons: «À ceux qui sont assurés dans leur foi [catholique], il n’est pas interdit de communiquer avec les non chrétiens qui n’ont jamais reçu notre foi. En effet, dans ce cas, on peut espérer davantage la conversion des non chrétiens que la perte de foi des fidèles catholiques.»
Nous retrouvons là le bon sens thomasien. Comment témoigner de notre foi auprès de non chrétiens sans entrer en contact avec eux? Le catholique qui redoute d’être «contaminé» par les croyances des non chrétiens ne donne-t-il pas la preuve que sa foi n’est ni profonde ni rayonnante? En effet, il n’appréhenderait pas, autrement, le contact avec des non chrétiens, il en espérerait plutôt un bienfait pour eux et pour lui.
Les catholiques qui participent aux réunions d’Assise, à commencer par le pape, ne tremblent pas à l’idée de communiquer avec les «autres», de prier en même temps qu’eux, au même lieu. Ce n’est pas une prière commune, mais une mosaïque de prières nettement distinctes, sans confusion aucune. Au cœur de cette mosaïque, la foi catholique brille de son humble éclat, sans dominer ni absorber les autres, mais en les attirant. Notre foi est bel et bien, sans prétention, le centre de la mosaïque puisque les réunions d’Assise sont une initiative du pape. Quant au ciment qui fait tenir la mosaïque, ne serait-ce pas l’Esprit qui souffle où il veut? Plutôt que de regarder Assise en grincheux, grinçant des dents, n’est-il pas plus juste de reconnaître, avec joie, que ces réunions sont une manifestation, limitée mais significative, du rayonnement de l’Église catholique?
Quelles sont les énergies spirituelles qui expliquent la diffusion du christianisme au sein de l’Antiquité païenne? Celles de la peur ou celles de la confiance? Qu’est-ce qui a fait courir saint Paul et tous les autres? Quel fut toujours le nerf de l’évangélisation? Le refus de communiquer avec des non chrétiens ou le désir ardent de leur donner le témoignage de notre foi? Le levain doit-il se protéger de tout contact avec la pâte? La lumière doit-elle fuir la pénombre et l’obscurité?
Poser ces questions, c’est y répondre. Voilà du moins ce que me souffle saint Thomas, tout en me faisant comprendre qu’il est temps de me taire et de laisser chacun à sa méditation.
Theocoach
L'abbé Philippe AYMON est prêtre du diocèse de Sion; il signe les posts de son blog: cathossurlatoile.
Suivez-le sur Twitter: @Abbe_Aymon
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