Homélies du Père Jérôme Jean

23 juin 2011 | 20h48

Folie d’un amour de préférence

13e dimanche Ordinaire A (Mt 10, 37 - 42)

 

Après avoir contemplé la Trinité en elle-même dimanche passé, admirons aujourd’hui notre cœur créé à l’image et la ressemblance de Dieu. St Augustin nous enseigne que dans la Trinité, exprimer les caractères propres et distincts de chacune des personnes, revient à exprimer leurs relations mutuelles.

 

Cette affirmation de prime abord un peu complexe peut être reprise à notre compte : ce qu’il y a de propre et de distinct pour chacun d’entre nous ce sont les relations personnelles que nous tissons au long de notre vie et qui constituent notre unité. Pour Saint Thomas, il y a quatre relations en Dieu : la paternité, la filiation, la spiration commune et la procession. Le cœur humain, créé à l’image et à la ressemblance de Dieu possède également « quatre cordes pour chanter l’amour » : la sponsalité, la maternité (ou paternité), la filiation et la fraternité.

 

Sans trop le développer, je souhaite brièvement présenter « quatre cordes pour chanter l’amour » : En premier l’amour sponsal unit à une seule personne par un lien oblatif total et réciproque qui tend à l’absolu de la parfaite communion qu’est la Trinité Sainte en Elle-même. En second l’amour maternel qui porte sur la fécondité engendrée par l’union à la corde sponsale. Il est une synthèse de la charité comme unique et même amour de l’Un et de l’Autre. Ensuite l’amour filial qui s’exprime dans l’acte d’obéissance volontaire et libre à la volonté de celui qui a autorité (Dieu le Père). Cette participation se comprend comme une communion à l’unique autorité en vue du service effectif du prochain. Et enfin comme tout homme est ce frère pour qui le Christ est mort, l’amour fraternel qui révèle l’égal amour que le Père porte à chacun de ses fils ainsi que notre égale dignité de personne.

 

L’originalité de l’évangile de ce jour est que Jésus a la prétention inouïe de nous demander un amour de préférence ! De ces quatre cordes, c’est lui qui doit être le préféré !!!

 

« Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi, n’est pas digne de moi ». Ces paroles de Jésus sont dures, presque inhumaines. Dans toutes sociétés civilisées, l’amour des parents est dans l’ordre naturel des choses. Après avoir reçu d’eux le nécessaire, nous leur rendons ce qui leur est dû : un mélange de respect, de bienveillance et de soin tout particulier. Aimer ses parents est fondamentalement un bien c’est d’ailleurs un commandement, le 4e : Honore ton père et ta mère. Ainsi, il est évident que Jésus ne nous demande pas de renoncer à l’amour des parents, mais, et là se situe le nœud, il nous demande un amour de préférence pour sa personne. Entendez bien : non pas rejeter ses parents, mais le préférer Lui.

 

Et dans le même sens : « celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi ». Ici c’est bien sûr la corde paternelle et maternelle qui est sollicitée. Et à nouveau, Jésus demande explicitement la première place. Soyons clairs : de tous les « fondateurs de religion », Jésus est le seul à demander pour lui-même ce que tous les autres exigent pour Dieu seul. Dans toutes les religions, Dieu est au-dessus de tout. Ici l’audace innommable : Jésus se place au dessus de tout. D’où une légitime question : pour qui se prend-il ce Jésus ?

 

Le pape Benoît XVI répondait récemment : Un seul est d’ailleurs en droit d’exiger de telles choses : « Car seul Dieu peut exiger de moi ce que Jésus exige ». Ainsi le seul moyen d’accepter ce que Jésus demande, c’est de le reconnaître comme étant notre Dieu. Pour le dire autrement : On ne peut pas accepter l’enseignement de Jésus si l’on n’accepte pas également qu’il soit le Fils de Dieu.

 

Au final, je voudrai vous donner le témoignage d’une femme de 24 ans qui a vécu cet amour de préférence pour la personne de Jésus. Elle est connue : sainte, docteur de l’Eglise, morte en 1897.

 

Je vous livre un passage peu connu de Thérèse de l’Enfant Jésus pour illustrer le propos. En juin 1897, cela fait trois mois que mère Marie de Gonzague est à nouveau supérieure de la communauté. Mais son élection fut laborieuse. Isolée dans sa fonction, cette rude femme souffre beaucoup de l’attitude de certaines sœurs. Thérèse recueille ses confidences et ses larmes. Elle va sublimer son amour filial pour sa supérieure en exerçant à plein la charité fraternelle. Dans la « Légende du tout petit Agneau », Thérèse tente, par le détour d'une parabole, de lui faire comprendre que sa croix lui vient du Ciel et non pas de la terre. Cette lettre est admirable de pédagogie et de délicatesse. Thérèse, en amie, souffre avec sa sœur et avec le Christ, elle vient la rejoindre pour l'aider à donner sens à son malheur. Thérèse livre alors un enseignement lumineux sur l’amour fraternel et son rapport à l’amour de Dieu :

 

« Heureux celui qui met en moi son appui, il dispose en son cœur des degrés pour s'élever jusqu'au Ciel ». Remarque bien, petit agneau... je ne dis pas de se séparer complètement des créatures, de mépriser leur amour, leurs prévenances, mais au contraire de les accepter pour me faire plaisir, de s'en servir comme autant de degrés, car, s'éloigner des créatures ne servirait qu'à une chose, marcher et s'égarer dans les sentiers de la terre... Pour s'élever, il faut poser son pied sur les degrés des créatures et ne s'attacher qu'à moi seul... (LT 190, p. 541).

 

Entendez comme le discours de Thérèse est radicalement orienté et justement mesuré par rapport à son unique centre de gravité : L’Amour incarné ! Ce qui est frappant chez Thérèse, c’est comme l’amour sponsal de Jésus est à la base d’un processus de conversions et d’épanouissements féconds, qui rayonne ensuite dans toutes les directions où la relation peut s’exprimer comme communion. L’authentique amour de Jésus débouche ainsi tout naturellement sur l’amour de l’Eglise. Et le cœur de l’Eglise, épouse et mère, est alors perçu véritablement et efficacement comme la parfaite réciproque du cœur de Jésus : dans le cœur de l’Eglise le fidèle peut communier à l’amour même de la Trinité.

 

Seigneur Jésus, tu es l’un de la Trinité. Nous sommes créés à l’image et la ressemblance des relations trinitaires. Tu veux être notre amour de préférence, et nous voulons t’aimer par dessus tout. Aides-nous à réaliser combien tu nous aimes, alors nous pourrons t’aimer en retour sans mesure. Amen.

 

Père Jérôme Jean


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