Homélies du Père Jérôme Jean

28 juin 2011 | 17h31

La Miséricorde de Dieu incarnée

14e dimanche Ordinaire A (Mt 11, 25 -30)

«Venez à moi vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi je vous procurerez le repos». Mon Dieu que cette parole de Jésus fait du bien à entendre! Combien de fois sommes-nous écrasés par le poids de nos fautes, de nos lourdes responsabilités, et même parfois des exigences très fortes de l’Evangile. La bonne nouvelle de ce jour est que sans réduire l’exigence, Jésus se révèle comme plein de douceur, de patience et d’humilité. Il s’abaisse volontairement pour nous rejoindre dans le très-bas et nous élever avec lui. Par ce mouvement de compassion, Dieu donne à l’âme un signe spirituel qui authentifie sa présence réelle: le repos ou la paix.

 

Il y a plus d’un siècle, sainte Thérèse de Lisieux l’avait très clairement formulé: «Oui, pour que l'Amour soit pleinement satisfait, il faut qu'il s'abaisse, qu'il s'abaisse jusqu'au néant et qu'il transforme en feu ce néant...» (B 3v°, p. 227). Je vous propose aujourd’hui, à l’école Thérèse de Lisieux, de contempler la merveille de l’amour miséricordieux. Thérèse avait déjà redécouvert que le propre de l’amour est de s’abaisser, car «Jésus n’est pas venu pour les justes, mais pour  les pécheurs»  (Mt 9, 12-13). Dès lors, pour recevoir l’amour tel qu’il veut se donner, il n’est plus nécessaire d’être une hostie pure et sans tache comme l’étaient les victimes de l’Ancienne Alliance. Au contraire, il faut prendre conscience de sa faute et se jeter avec confiance dans «la vive flamme d’amour» qui transforme toute chose en elle-même. D’où la magnifique formule de Thérèse: «Oui, pour que l'Amour soit pleinement satisfait, il faut qu'il s'abaisse, qu'il s'abaisse jusqu'au néant et qu'il transforme en feu ce néant...».

 

Selon cet agir, Jésus est la miséricorde incarnée. Miséricorde: comme une corde lancée vers notre misère pour nous en extraire. Et de fait, c’est vraiment pour ceux qui n’arrivent pas à porter le fardeau de la Loi, c’est pour les pauvres et les pécheurs que Jésus est venu. Car l’Amour sait tirer profit de tout: du bien, du mal qu'il trouve en nous. Cette certitude est sans doute le puissant moteur de la formidable intuition spirituelle de Thérèse: la «petite voie». Fautes d'une jeune carmélite encore fragile, épreuve purificatrice d'une sainte en route vers son achèvement, tout peut être assumé et dépassé dans une confiance absolue en l' «Amour consumant et transformant». Thérèse le chante en avril 1896.

 

L'Amour, j'en ai l'expérience
Du bien, du mal qu'il trouve en moi
Sait profiter (quelle puissance)
Il transforme mon âme en soi;
Ce Feu qui brûle dans mon âme
Ainsi dans sa charmante flamme
Je vais me consumant d'Amour !...
(PN 30, 4 p. 711).

 

Pour la sainte du Carmel, cet amour laisse en nous comme une braise vivante de son passage. Effet de la miséricorde dans l’âme réunifiée, elle éclaire et réchauffe le cœur. Cette douce braise, c’est la paix. Un peu comme un écho à Jn 14, 27: «Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Je ne vous donne pas comme le monde donne. Que votre cœur ne se trouble point, et ne s'alarme point». Ou alors comme le dit l’évangile de ce jour: «Venez à moi vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi je vous procurerez le repos». Le repos dont il question ici, est une paix, une quiétude faite de calme paisible; un repos de l’âme qui est comblée. Cette paix est la directe conséquence de la miséricorde qui soigne et restaure l’âme à la manière d’un baume. Ecoutons encore Thérèse: «Sans doute, on peut bien tomber, on peut commettre des infidélités, mais, l'amour sachant tirer profit de tout, a bien vite consumé tout ce qui peut déplaire à Jésus, ne laissant qu'une humble et profonde paix au fond du cœur...» (A 83r°, p. 210). Entendez comme c’est beau: C’est notre pauvreté qui attire le Miséricordieux, elle est le combustible que nous offrons à Dieu pour qu’Il nous consume. Et dès lors, c’est la lumière de cet embrasement qui éclaire l’âme et lui donne la paix et la joie!

 

Ainsi, il faut prendre Jésus par où il se donne, par ce cœur qu’il veut nous donner. Car Dieu ne veut pas tant nous punir que nous convertir! Thérèse l’exprime très bien dans l’exemple suivant: Quand un père surprend son fils à faire une bêtise, il est ravi  de le voir se précipiter dans ses bras en disant: «Papa, punis-moi par un baiser». Il préfère de beaucoup cet enfant à celui qui va se blottir dans un coin de la pièce par peur de recevoir une bonne correction. «…si cet enfant demande à son Père de le punir par un baiser, je ne crois pas que le cœur de l'heureux père puisse résister à la confiance filiale de son enfant dont il connaît la sincérité et l'amour. Il n'ignore pas cependant que plus d'une fois son fils retombera dans les mêmes fautes mais il est disposé à lui pardonner toujours, si toujours son fils le prend par le cœur...» (LT 258, p. 615)… prendre Dieu pour le cœur…

 

Dans le fond, le vrai problème est de s’habituer au péché.  Et Thérèse ne s’y trompe pas et elle dénonce ceux qui se font une habitude du péché et ne demandent plus le pardon. Car comme croyant nous ne devons jamais nous résigner au péché, mais toujours revenir au Père après chaque indélicatesse et lui demander pardon en se jetant dans ses bras  à la manière de l’enfant prodigue. «Ah! mon frère, que la bonté, l'amour miséricordieux de Jésus sont peu connus!... Il est vrai que pour jouir de ces trésors, il faut s'humilier, reconnaître son néant, et voilà ce que beaucoup d'âmes ne veulent pas faire…» (LT 261, p. 261). Et de fait, dans la pratique, beaucoup ne se confessent  plus pour cette exacte raison: ils ne connaissent plus la miséricorde de Dieu et refusent de reconnaître leurs pauvretés.

 

Le 25 août 1897, Thérèse envoie à un correspondant comme convenu la dernière image qu’elle ait peinte. Elle y proclame une dernière fois la confiance sans limite qui doit habiter le cœur du croyant: Recto: Je ne puis craindre un Dieu qui s'est fait pour moi si petit... je l'aime!... car Il n'est qu'amour et miséricorde! Verso: Dernier souvenir d'une âme sœur de la vôtre (LT 266, p. 624).

 

Au final, je vous invite à contempler concrètement durant la semaine l’infinie et gratuite miséricorde de Dieu en regardant intensément le crucifix et en écoutant une dernière fois Thérèse: «C’est bien d’embrasser les pieds du crucifix, c’est mieux d’embrasser son visage, mais c’est encore mieux de poser son crucifix sur sa joue et de le laisser nous embrasser!» (CSG 47). Amen.

Père Jérôme Jean.


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