Homélies du Père Jérôme Jean

08 novembre 2011 | 12h17

La parabole des talents

33e dimanche A (Mt 25,14 -30)

 

«Veillez donc, car vous ne savez ni le jour, ni l’heure».

La liturgie de ces dernières semaines de l’année liturgique nous oriente résolument vers l’attente du retour du Christ Roi, que nous célébrerons dimanche suivant. Ces paraboles de «la fin des temps» nous invitent à la vigilance et la prévoyance. De fait, le Maître paraît absent et cela est comme une épreuve. Mais dans le fond c’est surtout une marque de confiance et de respect. Dieu nous laisse l’initiative en attendant le jour final où nous devrons rendre compte de notre gestion.

 

Nous savons une chose certaine: le Seigneur vient. Quand viendra t-il? Il ne nous appartient pas de le savoir. Et dans le fond, c’est bien de ne pas le savoir. On serait trop angoissé si on savait. Il est ainsi des choses qu’il est bon d’ignorer. Mais attention, ignorance n’implique pas inaction! Ce n’est pas parce que nous ignorons le moment exact du retour du Maître, que nous  devons paresser, nous affairer sans rien faire ou alors dormir plus que de raison. Au contraire, la bonne attitude est celle de la vigilance, dans l’attente confiante et active. Bref, il s’agit de surveiller la venue du Maître, de guetter cette venue, de se réjouir de son retour et en attendant, de faire de son mieux. Durant cette attente, un temps nous est donné. Un temps donné pour bien faire, pour collaborer à l’œuvre du Maître, pour faire fructifier ses dons pour le développement de son règne. C’est précisément à cette question que veut nous faire réfléchir la parabole que nous venons d’entendre. Elle veut nous aider à comprendre l’attitude juste, dans l’attente du «rendre compte» de notre gestion.

 

Une première chose à remarquer est l’importance des chiffres dans notre récit: 3 serviteurs, l’un reçoit 5 talents, un autre 2, un dernier 1. Spontanément, on aurait envie de s'écrier à l'injustice, le dernier ne recevant qu’un seul talent. Mais le talent était une unité de mesure, un gros lingot (35 à 60 kilos) équivalant à 6000 deniers, et le denier représentait le salaire d’une journée. Ainsi, un talent est un capital de 17 ans de travail, 17 salaires annuels! Pour un homme ordinaire en Suisse, cela représente environ 1'000'000.-FS, une très belle somme, considérable, un bel héritage! Ce qui signifie que le Maître a beaucoup donné, y compris à celui qui n’a reçu qu’un talent. Cela veut donc dire que nous avons tous beaucoup reçu. Bien sûr, il en est qui ont reçu plus que nous, mais ce n’est pas ce importe. Comprenons que Dieu donne généreusement; à chacun il donne abondamment.

 

Deuxièmement, soulignons combien le Maître attend autant que ce qu’il a donné, ni plus ni moins. Exactement le même montant: celui qui a reçu 5 doit produire 5 et rapporter 10., celui qui a reçu 2 doit produire 2 et rapporter 4, celui qui a reçu 1 doit produire 1 et rapporter 2. Voyez comme c’est beau! Dieu ne demande pas l’impossible, il ne demande pas 3 fois plus qu’il ne donne, il demande autant. La même mesure! Et c’est là que la relation s'équilibre vraiment, quand chacun apporte la même mesure. Cette égalité est le propre de la relation d’amitié, l’ami étant un autre soi-même. Si Dieu avait exigé deux fois plus qu’il ne donne, il aurait écrasé l’homme en lui demandant l’impossible. S’il avait demandé deux fois moins, il aurait par trop signifié que son apport à lui est inégalable. En demandant autant, Dieu élève l’homme; il lui révèle sa dignité par son œuvre de collaboration. 

 

Maintenant venons-en à la pointe du récit, avec le troisième serviteur et sa condamnation. Nous comprenons bien pourquoi le Maître est fâché avec celui qui a reçu un seul talent. Il n’a rien fait. Il n’a pas collaboré. Il n'a pas géré les biens reçus du Maître.
Cette inaction est logiquement coupable. Car la vie est donnée pour que nous en fassions quelque chose. Le travail, l’œuvre, l’ouvrage appartient intégralement à notre vocation: nous sommes à l’image et à la ressemblance de Dieu. Et Dieu a travaillé 6 jours dans le récit initial. Le travail fait donc partie de notre nature. Nous ne sommes pas faits pour être en vacances toute l’année. Le but de la vie n’est pas d’être rentier avant l’âge. Les magazines "people" nous prouve, si besoin était, que ce genre de vie n’a pas de sens. Au contraire, nous sommes faits pour collaborer à l’œuvre de Dieu, à l’avènement de son Royaume.

 

Pourquoi celui qui a reçu 1 talent n’a-t-il rien fait? Ecoutons-le à nouveau: «Maître, je savais que tu es un homme dur; tu moissonnes là où tu n’as pas semé, tu ramasses là où tu n’as pas répandu le grain».
C’est très éclairant. Entendez bien: Chacun des serviteurs a agi conformément à l’image de Dieu qu’il portait en son cœur. Les deux premiers ont accueilli Dieu comme étant bon et fidèle. S’inspirant de ce modèle, de cette belle image de Dieu, eux-mêmes ont agi ainsi, comme lui, et ce faisant ils se sont laissés façonner à son image. Au contraire, celui qui avait une image bien triste et laide de Dieu a agit comme un lâche. Il avait peur de Dieu, alors il a caché son bien. Ainsi la façon dont on voit Dieu, dont on le comprend, a un effet direct sur notre façon d’agir. Celui qui croit Dieu bon, comme mère Térésa, sœur Emmanuelle et tant d’autres, agit pour le bien de tous. Celui qui imagine Dieu comme un homme dur moissonnant où il n’a pas semé, celui-là est paralysé par la peur. Le «mauvais serviteur»  est devenu ce qu’il imaginait être Dieu. Il s’est laissé façonner à cette image. Aussi se voit-il renvoyer à son lieu propre, dans les ténèbres, exclu de la joie des fils, et loin de la présence de celui qu’il n’a pas voulu reconnaître comme Père.

 

Un dernier point pourrait encore nous choquer. Pourquoi est-ce celui qui avait peu, un seul talent, pourquoi est-ce celui-ci qui l’a caché? Pourquoi ce talent est-il remis à celui qui en avait déjà 10? «Celui qui a recevra encore, et il sera dans l’abondance. Mais celui qui n’a rien se fera enlever même ce qu’il a». C’est étonnant, avec la fin des temps, les extrêmes seront encore comme éloignés. Avec le retour de Jésus, le retour du Maître, les choses se radicalisent. Ce qui était partiel, partial, trouble, devient clair, net et précis. Il n’y a plus d’eau tiède: soit c’est le froid, soit c’est le chaud. En définitive, il ne restera que deux possibilités, pour Dieu ou contre Dieu. Saint Grégoire commente ainsi :«On donnera en effet à celui qui a, et il sera dans l’abondance, parce que celui qui a la charité reçoit aussi les autres dons. Mais celui qui n’a pas la charité perd même les dons qu’il paraissait avoir reçus».

 

Seigneur, nous sommes dans l’attente de ta venue.
Merci pour les talents que tu nous as donnés.
Nous voulons te donner autant que nous avons reçu. Car tout ce qui est à nous est à toi comme tout ce qui est à toi est à nous.
Aide-nous à bien faire notre travail, là où nous sommes.
Que ton image et ta ressemblance façonnent notre cœur.
«Ainsi l’amour sera le poids qui nous entraîne».  Amen.

 

Père Jérôme Jean


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