21.05.2013 | Férie du Temps ordinaire | Si 2,1-11 Mc 9,30-37

Homélies du Père Jérôme Jean

08 septembre 2011 | 12h47

Le pardon reçu cause du pardon donné

Le remords de Caïn par Barthélemy Vieillevoye (1829) (Photo: PD-Art)

Le remords de Caïn par Barthélemy Vieillevoye (1829) (Photo: PD-Art)

24e dimanche A (Mt 18, 21 -35)

 

«Seigneur, quand mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner?»

Au cœur de la Parole de Dieu de ce jour, il est question du pardon. Littéralement, pardonner signifie faire un don magnifique: donner «par-dessus», renoncer à ce que l’autre nous doit, renoncer à toutes formes de compensations. Pardonner c’est éponger la dette, effacer l’ardoise. Les compteurs remis à zéro, l’on quitte enfin les chiffres rouges. Il est une belle image du premier Testament pour le dire: «tu as jeté derrière toi tous mes péchés» (Is 38, 17). Cette image exprime que le pardon est comme la reconnaissance de dette jetée loin derrière, derrière soi, hors de vue, oubliée, effacée, détruite. Bref,en une phrase, pardonner c’est renoncer librement à ce qui nous est dû.

Dans notre évangile, il est question de chiffres: «combien de fois dois-je lui pardonner? Jusqu’à sept fois?». «Je ne te dis pas (de pardonner) jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois». Toute cette épicerie juive étonne. Comprenons bien qu’à l’origine il était d’usage de se venger d’un mal en infligeant sept fois plus que le tort subi. La cantilène de Lamek le chante ainsi: «Caïn sept fois fut vengé… et Lamek soixante-dix fois sept fois sera vengé» (Gn 4, 24). Par sa parole, Jésus renverse la logique de Lamek. Une remise gratuite de la dette supplante une vengeance infinie: «Je ne te dis pas (de pardonner) jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois».

La parabole du débiteur impitoyable proclamé dans l’Evangile de ce jour nous enseigne que le pardon de Dieu est lié au pardon du prochain. Il est fondamental de toujours pardonner dans une double relation: verticale et horizontale, envers Dieu et envers son prochain. Ainsi, celui qui refuse de pardonner à son prochain se rend-il indigne d’être pardonné par Dieu. En clair, l'on ne peut pas être pardonné par Dieu si l'on n’est pas, à notre tour, tout disposé à pardonner à notre prochain. C’est ce qui a été entendu dans la 1ère lecture: «Pardonne à ton prochain ses torts, alors, à ta prière, tes péchés seront remis. Si un homme nourrit de la colère contre un autre, comment peut-il demander à Dieu la guérison? Pour un homme, son semblable, il est sans compassion, et il prierait pour ses propres fautes?» (Si, 27, 30 28, 7)

Qu’est ce qui est premier, Pardonner à Dieu ou à son prochain? J’en suis convaincu; sans avoir fait l’expérience d’être pardonné, on ne peut pas pardonner. Il faut être riche d’un pardon reçu pour avoir la capacité de pardonner. Faire l’expérience concrète de la miséricorde de Dieu est condition nécessaire pour être capable de pardonner à son prochain. Le pardon de Dieu est premier dans l'ordre de la génération. Le pardon au prochain arrive en second, mais il n'est pas secondaire.

Dans les faits, il est relativement facile de demander à Dieu son pardon. Car Dieu est toujours bien disposé à pardonner. Jésus vient justement sur la terre pour donner aux hommes le pardon de Dieu. Il va jusqu’à donner sa vie pour obtenir notre pardon. Il verse son sang innocent afin de sauver les coupables. Et de fait, par son sang versé, nous sommes vraiment purifiés, lavés de nos fautes (1Jn 1, 7). Et nous savons dans la foi que nous pouvons prendre part à cette victoire sur le péché, car Jésus a donné aux apôtres le pouvoir de remettre les péchés. Par les sacrements du baptême, des malades, de la réconciliation et de l’Eucharistie, nous recevons en vérité le pardon de Dieu. Alors oui, l'on peut, somme toute assez facilement, obtenir le pardon de Dieu. Mais ce qui est plus difficile, bien sûr, c’est d'accorder à notre tour le pardon reçu…

Revenons à la parabole. L'attitude du «serviteur mauvais», son aveuglement et son intransigeance, choque. Il ne voit pas le bien que Dieu lui a fait. Il n’admet aucune concession et aucun compromis envers son propre débiteur. Il est dur, inflexible et rigide envers ce pauvre type qui lui doit une «bricole». Oubliant la grâce dont il vient d’être bénéficiaire, il exige de son compagnon de rembourser une dette dont le montant est ridicule par rapport à celle dont lui-même a été acquitté. Spontanément nous approuvons la sanction de son Maître; cet homme n’est pas digne de clémence et mérite d’être traité de la manière dont il s’est comporté envers son prochain. En clair, par son attitude envers son prochain, il s’est coupé du pardon de son maître. Parce qu’il n’a pas pardonné à celui qui lui devait, il devient indigne d’être pardonné. Il est juste qu'il soit puni à la mesure de sa faute. Cependant la question demeure: comment pardonner à son prochain?

Voici la clef. Si nous prenons le temps de contempler la figure du «Maître», nous découvrons extraordinairement… le visage… d’un «Père»! Un père toujours disposé à faire généreusement le bien de son fils. Un père aimant qui déchire la dette du fils pour lui donner une nouvelle chance. Dans le fond - très profondément - par cette parabole, Jésus ne fait que décrire l’exacte attitude de Dieu son Père face au pécheur qui le prie avec un cœur sincère: «Saisi de pitié, il le laissa partir et lui remit sa dette». Aucun calcul, aucune idée cachée ne peuvent être invoqués pour justifier une telle attitude. La seule raison, clairement affichée, qui justifie une telle attitude c'est l’amour. L’amour d’un père pour son fils. Oui, c’est par pur amour, gratuitement, que le pardon est accordé. Il n’y a pas d’autres raisons. Ainsi, Dieu se révèle-t-il comme un Père aimant. Ainsi, la clef de voûte pour donner le pardon, c’est de prendre conscience de la grandeur de l’amour miséricordieux dont nous sommes aimés par Dieu notre Père.

Le mauvais serviteur ne l’a hélas pas compris. Il n’a pas compris qu’il était aimé comme un fils. Et parce qu’il n’a pas compris qu’il était aimé comme un fils, alors il n’a pas pu aimer comme un frère! A l’évidence, sans père, il n’y pas de frères. L'amour du même père fonde notre fraternité. Le mauvais serviteur n’a pas compris qu’il était aimé comme un fils, et c’est justement ce qui lui aurait permis de reconnaître un frère en son prochain. Alors aurait-il pu lui remettre sa dette (comme il convient au sein d’une même famille où l’on s’aime). Pour pardonner à son prochain, il est nécessaire de le reconnaître comme un frère, reconnaître en lui une personne aimée comme un fils par Dieu le Père.

Bien plus qu’une leçon de morale, Jésus nous invite à une réflexion sur notre identité profonde. Nous sommes frères parce que fils du même Père. Un père infiniment bon qui aime gratuitement, toujours disposé à pardonner si à notre tour, nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Cette paternité fonde notre fraternité et ordonne la façon dont nous devons nous comporter les uns envers les autres.

C’est certainement parce que cette réalité est essentielle et qu’elle ne doit jamais être oublié que Jésus nous demande de la redire chaque jour dans le «notre Père» (pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés).

 

Seigneur, tu es infiniment bon.
Toujours disposé à pardonner.
Merci de me relever et de me restaurer dans le sacrement du pardon.

Seigneur, que c’est dur de pardonner à ceux qui me font du mal.
Aides- moi à réaliser combien tu aimes mon prochain.
Alors je pourrais voir dans mon débiteur un frère.

Seigneur, que ni la rancune ni l’ingratitude n’aveugle mon regard.
Que je puisse toujours admirer en toi un Père bon et miséricordieux.
Et que par mes actes et mes pensées, je sois un fils à ton image et ta ressemblance.

«Pense à l’Alliance du Très-Haut, et oublie l’erreur de ton prochain» (1ère lecture).

Amen.

Père Jérôme Jean


Le père Jérôme Jean (c’est son vrai prénom) habite en Valais, dans la commune de Collombey-Muraz. Il est curé «in solidum» des paroisses de Choëx-Monthey-Collombey et Muraz. Il est un partisan engagé d’une messe dominicale cordiale (apéro systématique au sortir de la messe), familiale (catéchèse par degrés d’âge lors de toutes les messes) et belle (apport instrumental, liturgie classique et soignée).

Ignatien quant à sa direction spirituelle, thomasien quant à sa formation intellectuelle, de spiritualité du Carmel quant à son âme, le Père Jérôme essaye de tirer le meilleur de ce qu’il trouve de bon.

Voilà, au plaisir de continuer à vous rédiger mes homélies.
Que Dieu vous bénisse!
Abbé Jérôme Jean Hauswirth

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