24 août 2011 | 11h12
Renoncer à soi-même et prendre sa croix
Monastère de Stavronikita.
22e dimanche A (Mt 16, 21 -27)
Dimanche passé, Pierre a su dire remarquablement l’intégralité de la foi chrétienne authentique: «Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant». Aujourd’hui nous entendons combien il est difficile pour Pierre d’accepter l’entier du projet de Dieu. «A partir de ce jour, Jésus commença de montrer à ses disciples qu’il lui fallait s’en aller à Jérusalem, y souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être tué et le troisième jour ressusciter». Vous entendez bien: Au rôle glorieux du Messie, Jésus ajoute maintenant le rôle tout à fait étonnant et horriblement douloureux de serviteur, Serviteur souffrant comme il est dit au livre d’Isaïe.
Voilà bien sûr qui va ébranler Pierre. Et il y de quoi! Pierre est profondément secoué parce que Jésus demande en plus à ses disciples de s’engager à sa suite dans une vie qui inclue le passage par la croix: «Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la gardera». Ainsi, dire de belles et vraies choses quant à Dieu, c’est un bien mais ce n’est pas suffisant. Pierre a dit merveilleusement de très belles choses. Mais désormais, Jésus lui demande encore de marcher à sa suite et de renoncer à soi-même.
Cette formule a souvent été mal comprise. Un peu comme si nous devions nous rejeter nous-mêmes. Jésus ne nous demande pas de renoncer à ce que nous sommes, mais de renoncer à ce que nous sommes devenus! La nuance est importante. Car, dans les faits, ce que nous sommes est fondamentalement très bon. Dieu nous a créé à son image et à sa ressemblance. Nous portons l’empreinte de cette marque divine. Elle fonde notre dignité. Par contre nous sommes mauvais quant à ce que nous avons fait de la liberté que Dieu nous a donnée. Ainsi, renoncer à nous-mêmes, n’est pas renoncer à ce que Dieu a donné… mais renoncer à ce que nous en avons fait!
Pour donner une image parlante: la couche de fond est bonne, ce qui est mauvais ce sont les 7 couches de péchés qui souillent la beauté de l’orignal. Ainsi, à l’école de Pierre, plus que des paroles vraies, ce sont des actes bons qui doivent être posés. Des actes qui nous rendent meilleurs parce qu’ils décrassent l’original incrusté. Il s’agit d’accepter le plan de Dieu, un plan tout à fait étonnant puisque la souffrance en fait partie: «renoncer à soi-même et prendre sa croix».
Disons-le franchement, nous n’aimons pas la souffrance. Les douleurs morales ou physiques sont très pénibles à endurer. Elles nous fatiguent et nous découragent souvent. Face à elles, les plaisirs de la vie sont comme transparents, inconsistants, insipides. Face à la souffrance, surtout quand elle dure, c’est le sens même de la vie qui se pose: A quoi bon vivre, si c’est pour avoir si mal, à quoi bon vivre si le creux, la dépression ne débouche pas sur la lumière?
Le pape répond en partie à ses questions dans sa dernière encyclique. «Nous pouvons chercher à limiter la souffrance, à lutter contre elle, mais nous ne pouvons pas l'éliminer. Justement là où les hommes, dans une tentative d'éviter toute souffrance, cherchent à se soustraire à tout ce qui pourrait signifier souffrance, là où ils veulent s'épargner la peine et la douleur de la vérité, de l'amour, du bien, ils s'enfoncent dans une existence vide, dans laquelle peut-être n'existe pratiquement plus de souffrance, mais où il y a d'autant plus l'obscure sensation du manque de sens et de la solitude. Ce n'est pas le fait d'esquiver la souffrance, de fuir devant la douleur, qui guérit l'homme, mais la capacité d'accepter les tribulations et de mûrir par elles, d'y trouver un sens par l'union au Christ, qui a souffert avec un amour infini».
Oui, on ne peut pas éliminer totalement la souffrance. Elle fait mystérieusement partie de toute vie. Si on passe son temps à tout faire pour souffrir le moins possible, on s’enfonce alors dans une existence vide, solitaire et avec la triste sensation d’un manque de sens. Il s’agit donc de ne pas fuir devant la souffrance incompressible, mais de mûrir par elle, d’y trouver un sens par l’union au Christ souffrant, par la «solidarité incarnée» avec tous ceux qui souffrent de par le monde.
«La mesure de l'humanité», dit encore le pape, « se détermine essentiellement dans son rapport à la souffrance et à celui qui souffre. Cela vaut pour chacun comme pour la société. Une société qui ne réussit pas à accepter les souffrants et qui n'est pas capable de contribuer, par la compassion, à faire en sorte que la souffrance soit partagée et portée aussi intérieurement est une société cruelle et inhumaine».
Accepter les souffrants / partager la souffrance / porter avec celui qui souffre, voilà désormais la dignité de la personne humaine à la suite du Christ. Voilà l’image et la ressemblance de Dieu, non pas en théorie, mais incarné!!! La vie est ainsi faite que personne ne fait l’économie de la souffrance. Celui qui choisit librement de marcher à la suite du Christ ne manquera pas, lui aussi, de connaître la persécution, la souffrance, voire même de se sentir peut-être abandonné par Dieu. Notre vie chrétienne sur cette terre a donc quelque chose qui ressemble à un écartèlement. Nous sommes tiraillés entre des forces contraires: d’un côté le feu de l’appel de Dieu et de l’autre la sagesse humaine qui nous présente comme absurde la volonté de répondre à cet appel.
C’est ce débat intérieur que vit le prophète Jérémie, entendu en première lecture. Jérémie est tiraillé entre l'appel de Dieu qui le pousse à parler, et la sagesse humaine qui le pousse à se taire: «Je me disais: Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son nom. Mais il y avait en moi comme un feu dévorant, au plus profond de mon être. Je m'épuisais à le maîtriser, sans y réussir.»
Frères et sœurs, ne nous décourageons pas devant la souffrance. Prenons appui sur les paroles de Paul entendu en deuxième lecture: «Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu: ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait».
Seigneur, répondre à ton appel, ce n’est pas seulement dire ce qui est vrai, mais c’est surtout faire ce qui est bien en renonçant à nous-mêmes.
Seigneur, aide-nous à accepter l’entier de ton projet, un projet très étonnant puisqu’il passe par les souffrances de la croix.
Aide-nous à risquer notre vie sur la personne même de Jésus-Christ.
Seigneur, que les épreuves et les souffrances ne nourrissent en nous aucune révolte, mais au contraire, qu’elles nous conduisent à nous unir toujours plus à toi par un don toujours plus grand de nous-mêmes. Amen.
Père Jérôme Jean