Lausanne: A l'instigation de l'aumônerie de l'EPFL, un débat intitulé "Vers une spiritualité sans Dieu" s'est tenu le 17 mai 2011, devant une salle comble. Le philosophe athée André Comte-Sponville a dialogué et croisé le fer avec deux théologiens, Madame Lytta Basset et l'Abbé François-Xavier Amherdt.
Le philosophe André Comte-Sponville (Photo: Eva Mikulski)
Agrégé, thésard en Sorbonne, enseignant en philosophie, auteur prolifique (déjà 25 livres à son actif), André Comte-Sponville se définit lui-même comme un athée fidèle. C'est à ce titre que l'aumônerie de l'EPFL a invité le philosophe parisien pour débattre des possibilités d'une spiritualité sans Dieu, avec les Professeurs Lytta Basset et François-Xavier Amherdt. Comme à l'ordinaire quand l'aumônerie organise une conférence, la salle était comble et ce n'est pas peu dire quand il s'agit du Rolex Learning Center. Il a même fallu demander aux étudiants de céder leurs places assises aux aînés, et de s'installer par terre, au pied de la table des conférenciers.
Un athée spécifiquement chrétien
La parole a d'abord été donnée à la vedette du jour, André Comte-Sponville, pour qu'il clarifie la signification de sa spiritualité sans Dieu. Il a soutenu la possibilité d'une telle spiritualité; la vie de l'Esprit lorsqu'il pense, désire, aime et rit, n'est pas synonyme de croyance en l'existence de Dieu. Les athées n'ont pas moins d'esprit que les autres, s'exclame-t-il, ce sont des croyants intelligents et lucides. Ils ne s'abrutissent pas avec un savoir arrêté à propos de Dieu, ni ne sont sans opinion comme les agnostiques, mais croient simplement que Dieu n'existe pas. C'est une croyance et non une connaissance, puisqu'on ne peut rien connaître de Dieu. Dès lors l'athéisme s'inscrit en réaction à ce qui est dit de Dieu. La façon d'être athée dépend de la religion récusée. Celle de Comte-Sponville, homme enraciné dans la culture occidentale, se veut spécifiquement chrétienne.
Une spiritualité de l'amour ?
Le philosophe s'est ensuite logiquement attaqué aux trois vertus théologales permettant de connaître le Dieu d'Isaac, d'Abraham et de Jacob. De la première d'entre elles, la foi, lorsqu'on est athée, il ne subsiste presque rien. Elle est remplacée par la fidélité envers des valeurs traditionnelles, d'origine chrétienne, formant un héritage historique et géographique digne d'être transmis de génération en génération. Il s'agit d'une fidélité à des valeurs morales enseignées par le Christ, s'arrêtant là où les évangélistes quittent l'histoire pour entrer dans la croyance sacrée. Les croyances à propos de Dieu sont toujours perçues comme des ignorances; ce qui fait dire au philosophe que chrétiens et athées ne sont séparés que par ce qu'ils ignorent, par les trois jours qui vont du vendredi saint au dimanche de Pâques. Pour André Comte-Sponville, l'histoire s'arrête sur la Croix, au cri de Jésus : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné?"
L'espérance passe à la trappe à son tour. Un athée lucide ne se permet pas d'échapper au désespoir. Il ne recherche pas le malheur, mais entre dans la plénitude de celui qui n'a plus rien à espérer, l'espoir étant le propre du manque. Citant St-Paul, St-Augustin et St-Thomas d'Aquin, le philosophe montre combien le Christ n'a jamais eu ni la foi, ni l'espérance. Il était cependant d'une charité parfaite. Imiter Jésus reviendrait alors à suivre une spiritualité de l'amour. Curieusement, l'athée fidèle ne défend pas non plus cette troisième vertu théologale.
André Comte-Sponville a terminé son exposé par la description d'une de ses propres expériences mystiques, entendue en tant qu'état modifié de conscience, exprimant son sentiment d'un rapport privilégié à l'infini du monde, à l'absolu, lors d'une nuit de ballade sous un ciel étoilé. Le temps était suspendu, laissant place au présent, à la simplicité, à une unité cosmique avec l'univers, la raison se taisant un instant pour permettre une conscience particulière du réel, une plénitude d'être. De l'avis du philosophe, rien de meilleur, de plus fin et de plus bouleversant que ces quelques secondes mystiques: une béatitude hors du temps où l'on n'éprouve même plus le besoin d'être aimé; les histoires d'amour des chrétiens avec leur bon Dieu étant alors jugées sans le moindre intérêt.
Crédibilité et relation personnelle
Lytta Basset et François-Xavier Amherdt, respectivement professeurs de théologie protestante et catholique aux Université de Neuchâtel et Fribourg, se sont ensuite livré à un exercice périlleux: répondre au philosophe en un temps restreint et sans avoir eu une connaissance préalable de son intervention. Ils se sont magistralement acquitté de cette tâche, ayant dû préalablement potasser les ouvrages de leur interlocuteur.
Lytta Basset a présenté l'alternative d'une spiritualité insufflée par l'amour. Elle a offert un témoignage poignant de sa vie de mère endeuillée, martelant que le rapport à Dieu ne se construit pas dans une verticalité en projetant sur lui une idée préconçue, mais dans la relation horizontale de l'amour partagé entre les hommes. Dieu est non-représentable. Il importe de constamment consentir à un lâcher-prise afin de se laisser déplacer, insufflé par l'amour de Dieu. Le croyant n'est pas d'abord rivé à ses dogmes. Il est appelé, au contraire, à être crédible, à laisser transparaître le souffle divin qui l'anime lorsqu'il s'extraie de ses enfermements, lorsqu'il se relève de ses écrasements.
François-Xavier Amherdt a, à son tour, osé la disputatio, en champion de la foi catholique, lancé dans la commune quête de la Vérité. Lecteur attentif du philosophe, il s'est donné pour but de montrer en quoi la proposition chrétienne rejoint la plupart des intuitions de Comte-Sponville, en leur donnant toutefois une coloration différente, tout en demeurant rationnellement compréhensible. Il a insisté sur les différences en introduisant la notion de personne, propre au christianisme. La mystique chrétienne n'est pas "océanique", fusionnelle avec un grand tout ou complètement extatique. Elle se vit aussi bien sous un ciel étoilé que, bien incarné, de jour, dans sa cuisine. Elle est relationnelle et sa dimension d'amour ne se prouve pas, elle s'éprouve, car Dieu n'est pas objet de connaissance, mais sujet d'une rencontre possible.
Une profonde cassure
Les trois jours saints, seulement trois jours serait-on tenté de préciser avec André Comte-Sponville, changent pourtant tout. Au final, la cassure entre l'athée fidèle et le chrétien n'apparaît pas légère ou simplement colmatable. Le philosophe ne fait l'expérience de l'amour nulle part, sinon dans l'orgueil de s'aimer soi-même plus que tout, ou, à la rigueur, dans l'amour de ses enfants. Dieu serait alors une projection de cet amour paternel, une illusion. D'ailleurs c'est précisément parce qu'il est préférable que Dieu existe qu'André Comte-Sponville n'y croit pas. Il paraît être le produit de nos désirs humains, ne pas mourir, être aimé et retrouver ceux que l'on a aimés. C'est une illusion! L'existence de Dieu semble valoir mieux parce que plus agréable, mais son inexistence paraît au philosophe plus vraisemblable.
Quel principe psychologique douteux! Et François Xavier Amherdt de nous questionner : "Quelle est la plus grande illusion? Décréter que Dieu ne serait que la projection des désirs que pourtant nous expérimentons, ou vivre autant qu'il est possible dans le sens des désirs les plus profonds que nous portons en nous? Jésus crucifié est-il vraiment la projection de nos rêves!"
En aparté, après les débats, une dame s'interrogeait à haute voix: "Quels sont les fruits que répand l'athéisme fidèle autour de lui? A-t-il plus à donner que les perles d'amour du christianisme?" La réponse ne fait pas l'ombre d'un doute...
«Il est incroyable qu’avec dix-huit millions de livres vendus, ...
[lire la suite...]Il fallait être du Rolex Center, la semaine dernière, pour faire ses ...
[lire la suite...]Oui, c’est une victoire internationale. D’ordinaire, les ...
[lire la suite...]Rencontre avec André Comte-Sponville Aumônerie EPFL – ...
[lire la suite...]
A revoir...
Outre l'orthographe faible pour un texte universitaire, vos conclusions sur ACS, que je connais bien (ainsi que Lytta Basset) me paraissent un peu injustes. Il n'y a pas cet orgueil du moi chez ACS, et si vous lisez "Le Sexe ni la Mort", certes paru en 2012, vous y verrez une méditation sur l'amour (conjugal, et aussi au delà) qui est sans doute la plus belle que j'aie lue. Malgré le respect que j'ai pour Lytta Basset, ce dont vous rendez compte me paraît un peu vaporeux (comme l'est hélas son respectable mais théologiquement douteux "Ce lien qui ne meurt jamais"). ACS a le grand mérite d'être rigoureux et extrêmement honnête dans sa pensée.@Pale Rider
Rien de nouveau chez Comte-Sponville depuis Sartre (L'être et le Néant, première partie concernant le corps, et La transcendance de l'Ego). Par définition, l'expérience mystique sans Dieu peut être qualifiée d'orgueilleuse: c'est la conscience qui vient à se transcender en cherchant à se percevoir. Avec Dieu naît une relation que la conscience peut parfois expérimenter, dans son histoire personnelle, c'est, avec mes mots, ce qu'exprimait FXA.Le débat n'est de loin pas nouveau dans l'histoire de la philosophie, les arguments échangés non plus. FXA a eu le mérite de répondre, en peu de temps, sans préparation spécifique, sans connaître préalablement l'argumentaire de son adversaire du jour. Et il a répondu exactement sur les points soulevés par M. Comte-Sponville qui, à son tour, n'a pas trouvé de réponse ajustée à celles de son contradicteur. C'est là mon souvenir. Remarquez que je ne conteste pas la rigueur et l'honnêteté de pensée du philosophe, je dis juste que dans les deux cas il l'était un peu moins que le théologien. Pour le reste, je vous laisse volontiers faire la publicité du dernier ouvrage de M. Comte-Sponville. PF