Mgr Jean-Clément Jeanbart, métropolite melkite grec-catholique d’Alep (Photo: Jacques Berset) "J'espère que la Syrie ne sera pas le 4e pays à connaître un brusque renversement du pouvoir, après la Tunisie, l'Egypte et la Libye. Ce serait une catastrophe pour toute la région, pas seulement pour les chrétiens", déclare à l'Apic Mgr Jeanbart, de passage à Fribourg. Visiteur apostolique de la diaspora grecque-melkite catholique en Europe occidentale (près de 25'000 âmes), Mgr Jeanbart a quitté la Syrie il y a un peu moins de dix jours, pour rencontrer ses coreligionnaires en Espagne et en Suisse notamment.
De tous côtés, on lui recommande de faire profil bas, car les chrétiens pourraient payer le prix fort si les opposants arrivaient soudainement au pouvoir! Mais ce docteur en théologie morale de la Grégorienne de Rome, bardé de diplômes, dont un de journalisme et opinion publique obtenu également à Rome, tient à rectifier l'image de son pays véhiculé par les médias étrangers.
"Sur le terrain, déclare-t-il, la situation est toute différente que ce que l'on voit chez vous à la télévision… Il y a une dizaine de jours, je me suis rendu d'Alep à Beyrouth, soit un trajet de 400 km: sur le territoire syrien, je n'ai vu ni soldats ni barrages sur les routes. Tout était calme et les voitures circulaient normalement. Il est vrai que je ne suis pas entré dans la ville d'Homs", témoigne le métropolite d'Alep, la deuxième ville du pays.
"Alep est à 20 minutes de la frontière turque, à 1h de la ville turque d'Antakya, l'ancienne Antioche. La frontière est ouverte et les gens s'y rendent nombreux en voiture, pour y faire leurs courses. Les réfugiés syriens qui se sont installés au sud-est de la Turquie ne sont que quelques centaines, alors que le gouvernorat d'Alep compte près de 5 millions d'habitants. On a enregistré nombre de simples voyageurs en tant que réfugiés…", relève le prélat de 68 ans, que les fidèles dans les rues d'Alep appellent le 'moutrân' (l'évêque).
L'archevêque d'Alep n'a pas vu de ses propres yeux des combats, mais certains de ses prêtres ont été témoins de carnages commis par des groupes armés non identifiés, pour terroriser la population, comme à Jisr al-Choughour. "Si l'ONU parle de 3'500 morts, c'est possible, mais il y a de la violence des deux côtés. Ainsi, dans ces chiffres, il y a de nombreux membres des forces de sécurité et des soldats, car les insurgés armés tirent sans hésiter sur les forces de l'ordre. L'armée n'utilise pas des armes lourdes contre les insurgés, comme elle l'avait fait à Hama, en février 1982. Pour réprimer la violence d'extrémistes armés, soutenus par les Frères musulmans, elle avait alors démoli le centre ville, faisant 20'000 morts. Ce n'est pas ce qui se passe aujourd'hui en Syrie…"
L'armée utilise des chars et des transports de troupe pour protéger ses soldats des tirs hostiles! Elle procède par ratissage dans les quartiers, pour arrêter les opposants armés, reconnaît Mgr Jeanbart.
Les milieux qui veulent déstabiliser le pays sont minoritaires en Syrie. "J'ose affirmer que le président Bachar el-Assad jouit du soutien d'une grande majorité et si l'on organisait un référendum, il serait soutenu par pas moins de 75% de la population, tant dans les villes que dans les campagnes. Les Syriens, dans leur immense majorité, ne veulent pas d'un régime islamiste. Ce serait retourner 50 ans en arrière!" "L'abolition du principe de citoyenneté, qui garantit l'égalité de traitement pour toutes les minorités – chrétiennes, druze, chiite, ismaélienne, alaouite – et le retour au confessionnalisme, serait une véritable catastrophe", lance-t-il. Mais pour lui, le régime doit se réformer, pour ne pas laisser la place aux islamistes qui sont bien organisés. "Je suis par contre persuadé que le régime instauré par le parti "Baas" doit changer, qu'il doit accélérer les réformes que le président Bachar el-Assad a annoncées, mais qui doivent devenir réalité sur le terrain. Il faut sortir au plus vite de ce système à parti unique qui n'autorise que le leadership d'un seul parti, favorise la corruption et l'autoritarisme. Il faut à tout prix maintenir cette convivialité et cette laïcité positive qui distingue la société syrienne de ses voisines. Nous avons peur des islamistes, car pour eux, il n'y a pas de place pour des minorités différentes, ils sont exclusivistes!"
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