Né en Tunisie en 1971 dans une famille juive de gauche, Fabrice Hadjadj se présente comme «un fils de mon temps, marqué par la télévision et par une culture profondément athée» (Photo: Ciric) En football, on parlerait d’un transfert spectaculaire: dès l’été, Fribourg accueillera le philosophe Fabrice Hadjadj, un auteur qui a bâti une oeuvre impressionnante par son foisonnement et son originalité. Deux titres en particulier ont trouvé un vaste public: La profondeur des sexes: pour une mystique de la chair (Seuil 2008) et La foi des démons ou l’athéisme dépassé (Salvator 2009).
Né en Tunisie en 1971 dans une famille juive de gauche, Fabrice Hadjadj se présente comme «un fils de mon temps, marqué par la télévision et par une culture profondément athée». Tenté d’abord par le nihilisme, il se convertit au catholicisme en 1998. Depuis, il puise à pleines mains dans la littérature, la tradition biblique et le catholicisme le plus orthodoxe. Ses écrits, conférences et pièces de théâtre ne cessent d’interroger l’homme moderne sur ses idoles, ses croyances et incroyances. Professeur de philosophie dans le sud de la France, Fabrice Hadjadj est marié avec l’actrice Siffreine Michel qui attend leur sixième enfant. Il sera le prochain directeur de Philanthropos, un institut installé à Bourguillon près de Fribourg.
Vous quittez le sud de la France pour Fribourg, ce qui est un grand changement. Qu’est-ce qui a motivé votre choix?
Fabrice Hadjadj: – En tant que juif d’origine, je ne connais guère le déracinement ni la nostalgie du pays. Et si je suis enraciné en France, c’est moins dans un lieu que dans une langue. Or, j’ai déjà habité avec les grands poètes romands, spécialement Gustave Roud et Charles-Ferdinand Ramuz.
Mais il y a d’autres choses, plus personnelles. J’ai été baptisé à l’abbaye bénédictine de Solesmes, mais mon père spirituel, là-bas, est un disciple de Charles Journet. Toute ma formation en théologie thomiste est donc passée par l’abbé Journet: ses livres, bien sûr, mais aussi ses retraites enregistrées. J’ai été bercé pendant des heures par son accent à la fois vif et lent, comme les choses de la contemplation et les paysages de la Suisse autour de la scintillation du Léman.
Journet vous a conduit à Fribourg?
– Vous savez qu’il faisait chaque jour son petit pèlerinage à pied de Fribourg au sanctuaire de Notre-Dame de Bourguillon... juste en face de l’actuel site de Philantropos. C’est un signe. Mais je connaissais déjà l’institut. Depuis plusieurs années, j’y donne un cours de philosophie de l’art. J’apprécie l’atmosphère de bienveillance joyeuse qui règne ici et que je n’ai pas connue dans d’autres établissements scolaires. Elle provient très certainement de cette symbiose assez unique entre la vie spirituelle, la vie fraternelle et la vie intellectuelle.
Vous devrez former des jeunes qu’on dit fatigués des idéologies et soucieux avant tout de décrocher un diplôme. Comment les éveiller à autre chose?
– Au fond, je suis plus pessimiste que vous: je ne crois même pas qu’ils se soucient tellement de «décrocher un diplôme»: est-ce là l’horizon d’une
existence? Faire marcher la crise, trimer comme une brute pour crever comme un chien? Mais de ce pessimisme extrême peut naître mon optimisme ou, pour mieux dire, mon espérance et peut-être même ma bonne humeur. A présent, si l’on ne veut pas être vieux dès le berceau, les chimères de la Révolution ne marchent plus. On ne peut plus se contenter de petits ou de grands espoirs mondains ni de la chatoyante nullité qu’impose le consumérisme ambiant. Nous devons regarder l’homme en face. Et, devant la possibilité de sa destruction totale, nous interroger sur ce qui fonde vraiment son aventure dans l’univers.
Les jeunes sont plus sensibles à cela que les vieux englués dans une routine, fût-elle religieuse. Ce que nous voudrions proposer à Philanthropos (et la communauté Eucharistein qui accompagne les destinées de l’Institut va tout à fait dans ce sens), c’est une interrogation qui part de l’expérience même, du donné de la réalité et des profondeurs du désir. Et qui cherche une réponse engageant toute l’existence.
Comment retrouver ce contact avec l’expérience, avec la réalité?
– Il ne suffit pas d’éteindre son ordinateur pour revenir au réel. Platon le savait bien: son allégorie de la caverne montre que la perte du réel est une sorte de péché originel. L’erreur serait de croire que la faute est à l’imaginaire. Or l’imaginaire le plus créatif est paradoxalement ce qui peut nous donner un accès profond au réel. Les oeuvres de Tolkien, de C.S. Lewis ou de Chesterton n’ont cessé de le prouver: un conte traditionnel, un mythe grec, un grand roman permettent d’approcher le réel bien mieux qu’une loupe, car ils font remonter les profondeurs à la surface. Ils opèrent la conversion de notre regard.
Pédagogiquement, ce que j’essaierai de développer à Philanthropos pour lutter contre cette épidémie sans contagion (car la contagion suppose au moins le contact), ce sera justement une anthropologie qui touche au corps.
Je voudrais la déployer à travers une pratique des arts, notamment l’art théâtral, où la parole se fait chair et relation. C’est en quelque sorte un quatrième pilier pour que l’édifice s’élève encore davantage: aux vies spirituelle, fraternelle et intellectuelle, j’aimerais ajouter la vie artistique. Pour que les étudiants apprennent à mettre en oeuvre une vérité qui n’est pas que pour la tête.
Recueilli par Patrice Favre
Rédacteur en chef d'Echo Magazine
Les piliers de Philanthropos
19 élèves lors de la fondation en 2004, 48 cette année: la croissance de l’Institut Philanthropos est rapide et «nous arrivons au maximum de nos capacités actuelles», dit Nicolas Michel, professeur de droit international à Genève et président de l’école. Les fondateurs de l’école, parmi lesquels le Père Nicolas Buttet et des professeurs de l’Université, citent volontiers l’appel lancé par le pape Jean Paul II à retrouver une vision juste de l’homme – anthropos signifie homme en grec – «face à la tentation d’obscurcissement de l’espérance qui affecte les sociétés européennes». La formation d’une année met l’accent sur la philosophie, la théologie et les sciences humaines et elle donne droit à des crédits ECTS. L’étude, la prière et la vie communautaire sont les trois piliers de l’école dirigée jusqu’ici par Yves Semen. «Il venait deux à trois jours par semaine et nous avons compris que l’école avait besoin désormais d’une présence plus longue, ce qu’il ne pouvait pas assumer. Nous sommes heureux que Fabrice Hadjadj ait relevé ce nouveau défi», conclut Nicolas Michel.
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