APIC | 23 novembre 2011 | 15h40
1 commentaire Auteur : Jacques Berset, Apic

Mgr Claude Rault, l’évêque du désert, fait salle comble à Fribourg

Fribourg: "Ah! Le Sahara… du sable et des musulmans!", aimait à dire le pape Jean Paul II avec son accent inimitable. Avec beaucoup d’humour et un large sourire, le Père Claude Rault, évêque de Laghouat, un diocèse de plus de 2 millions de km2 dans le Sahara algérien, a captivé un public de près de 150 personnes le 22 novembre 2011 à la paroisse St-Pierre à Fribourg.

Mgr Claude Rault a présenté à cette occasion son livre "Désert, ma cathédrale" (Editions Desclée De Brouwer, Paris) dans lequel il retrace le parcours de l'Eglise dans ce coin de désert du Sahara à travers son propre parcours de témoin d'une Eglise minoritaire, servante et pauvre.
L'évêque, qui préfère qu'on l'appelle simplement "Père", a longuement présenté cet "apostolat de la bonté" que vivent dans son diocèse les 25 prêtres et religieux, la quarantaine de religieuses et la poignée de laïcs engagés au milieu d'une population musulmane de près de 4 millions d'habitants. Avec ses quelques centaines de fidèles catholiques, son diocèse est le "plus beau de tous", même si ce n'est plus, depuis 2002, le plus vaste du monde… Depuis que le pape Jean Paul II a créé les diocèses de Sibérie, plaisante ce missionnaire originaire du diocèse de Coutances, en Basse-Normandie. Certes, admet-il avec un large sourire, le climat est quelque peu différent!

Le désert, comme une immense mer, avec des îles…

Le missionnaire, arrivé en Algérie en 1970 et évêque de Laghouat depuis 2004, décrit alors les dunes, les plateaux pierreux, les anciens massifs volcaniques, les montagnes du Hoggar, une région parsemée d'oasis, devenues au fil du temps de grands centres urbains, comptant de 100'000 à 200'000 habitants, comme Ouargla, Ghardaïa ou Laghouat. "Il y a des embouteillages dans le désert, c'est comme une immense mer, avec des îles…"
Les catholiques du diocèse sont essentiellement des expatriés qui travaillent dans l'industrie pétrolière, notamment à Hassi Messaoud, aux portes du Sahara. Ce sont souvent des chrétiens anonymes, dispersés, qui ne peuvent se rassembler, car les distances entre eux sont de l'ordre de 4 à 500 kilomètres. Le diocèse, qui compte 12 points de présence, touche également une quinzaine d'étudiants africains qui fréquentent les universités, comme à Ouargla, et une dizaine de chrétiens venant de l'islam, dont la vie n'est pas toute simple. Ces derniers sont cependant protégés par la Constitution algérienne, qui garantit la liberté de croyance et d'opinion.
"L'évêché de Ghardaïa est le siège du diocèse, mais c'est surtout le centre de mes absences, plaisante cet 'évêque nomade', car je suis plus souvent sur un siège de voiture, de bus ou d'avion. Les deux extrémités de mon diocèse sont distantes de 1'400 km! Il m'arrive de passer 18 à 20 heures dans un bus, pour aller visiter des fidèles", lance ce bon connaisseur de l'arabe littéraire et dialectal, et d'islamologie.

"Nous sommes une Eglise de la rencontre"

Parfois, reconnaît le Père Rault, certains disent que c'est du gaspillage d'envoyer tant de prêtres et de religieuses pour 200 chrétiens, "mais nous sommes une Eglise de la rencontre, une Eglise pour les autres, tournée vers le monde musulman!" "Nous n'avons pas l'intention de convertir les musulmans, parce que cela ne nous est pas donné, mais Jésus est allé vers tout le monde, c'était un homme ouvert à toute humanité. Notre raison d'être dans cette partie du monde, c'est la rencontre de l'autre", poursuit-il.
"On dit souvent qu'il n'y a pas d'évangélisation en Afrique du Nord, mais par nos seule existence, notre seule présence, sans parler, nous évangélisons. Nous percevons que Jésus vient à notre rencontre à travers l'autre. Très souvent les musulmans m'évangélisent; ils sont aussi capables d'amour envers nous. Nos maisons sont ouvertes, elles connaissent un va-et-vient continuel. Nous vivons dans un bocal de verre, les musulmans viennent nous parler, nous offrir des coups de main… Les gens du désert sont des gens de l'accueil et de l'hospitalité".
Le Père Rault définit alors son Eglise comme une Eglise du service de la contemplation, de la culture et de la Caritas. Charles de Foucauld (1858-1916) était venu à Beni-Abbès pour baptiser, faire des chrétiens, relève l'évêque de Laghouat, "mais il a dû rapidement changer de cap… Il a alors axé sa vie sur la prière et la culture: il n'a pas appris le français aux Touaregs, mais il s'est mis à l'écoute des Touaregs, et il a rédigé 4 volumes du monumental dictionnaire de langue tamasheq (touareg)".
"Notre diocèse est marqué par la contemplation, et le désert y est pour quelque chose… Face à la grandeur, à l'immensité et au mystère du désert, on sent sa petitesse!", lance l'évêque. Avec ses bibliothèques à Ghardaïa – l'une, avec ses 10'000 titres, est à disposition des chercheurs, l'autre fait des prêts à la population –, l'Eglise locale participe à la formation des Algériens, dispensant également des cours de français et d'anglais. Au plan caritatif, elle ne fait pas de distribution de vivres ou d'habits, mais elle s'engage dans l'accompagnement et la formation. Les religieuses travaillent avec les femmes, dans les villages, pour les aider à atteindre une certaine autonomie, donnent des cours d'alphabétisation, soutiennent les handicapés, souvent délaissés, et les font sortir de l'ombre. "Ce que nous faisons, c'est peut-être peu de choses, mais cela aide les gens à se mettre debout!". JB

Le "printemps arabe" n'apporte pas que des fleurs

Mgr Claude Rault porte un premier regard positif sur le "printemps arabe", relevant toutefois que le printemps, au Maghreb, n'apporte pas que des fleurs, mais également des vents de sable et d'autres turbulences. "C'est quelque chose de tout à fait inédit et important pour le monde arabo-musulman, mais nous n'en connaissons pas les fruits!". Le missionnaire d'Afrique relève qu'il s'agit en tout premier lieu d'un soulèvement citoyen, d'une aspiration de la jeunesse à la justice, pas d'une révolution à base religieuse. "Alors que l'on traîne souvent dans notre subconscient l'image d'Arabes sanguinaires, tueurs, pendant longtemps ces populations ont affronté les forces de l'ordre les mains nues, sans armes. Dans certains pays, comme au Yémen, une partie de l'armée a rejoint les manifestants, mais le point de départ était non violent. C'était tout à fait inattendu, le pouvoir n'était pas préparé, il a été pris à contre-pied".
L'évêque de Laghouat est très critique à propos des bombardements de l'OTAN dans la région: "Les pays occidentaux n'ont rien compris. L'histoire nous dira si les frappes de l'OTAN et l'intervention française en Libye étaient vraiment à but humanitaire. On a voulu régler une situation par la guerre, qui ne peut rien arranger. On a voulu opérer un cancer, mais on a disséminé les métastases! On a fait la même erreur qu'en Afghanistan ou en Irak". Le Père Rault affirme que l'on ne mesure pas toutes les conséquences de cette intervention pour la région du Sahel, maintenant que des armes lourdes et des missiles en provenance de la Libye se sont dispersées dans les pays voisins… JB


APIC | 23 novembre 2011 | 15h40 | © Utilisation des articles et toute reproduction partielle ou intégrale faite sans autorisation de la part de l'éditeur est interdite et illégale.
ID de l'article : 5873
Zineb 12 décembre 2011 | 00h09

De Ghardaia

Merci Père Claude pour vos efforts, je suis touchée par votre livre.
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