Statue de Frère Nicolas de Flue pour les processions (Photo: Eugenio D’Alessio) Une double rangée de 123 portraits résonnent comme une fulgurance iconographique. A peine a-t-il mis les pieds dans le Musée Frère Nicolas de Sachseln que le visiteur bute sur la figure polymorphe du saint patron de la Suisse, canonisé en mai 1947. Depuis plus de cinq siècles, l'ermite du Ranft brouille les pistes, zigzague autour d'une identité aux contours brumeux. Tour à tour père de famille, paysan aisé, politicien, officier, juge, mystique, anachorète, saint, l'Obwaldien fait montre d'une personnalité kaléidoscopique. Au-delà de cette diversité, il continue de fasciner, bien enraciné dans la mémoire collective, alors que "son message de paix est toujours d'actualité", explique le directeur du musée Urs Sibler (lire l'interview).
C'est de cette richesse et de ce mystère, déstabilisants et envoûtants, que la nouvelle exposition, intitulée "Nicolas de Flue, un passeur entre les mondes", rend compte depuis le 1er avril dernier. Elle offre sur deux étages dans la maison bourgeoise de 1784, rénovée pour deux millions de francs, une boussole à travers les étapes marquantes de la vie du saint, tout en proposant une mise en perspective historique et sociologique de son action.
Episodes biographiques et explications scientifiques se conjuguent pour cerner au plus près toutes les facettes du phénomène Nicolas de Flue. Rempart contre la tentation hagiographique, ce mariage permet de garder une distance critique avec les illusions d'un mythe instrumentalisé au fil des siècles. A cet égard, les éclairages vidéo des historiens Urs Altermatt et Georg Kreis représentent une indéniable plus-value. Dénominateur commun de ce dispositif muséographique repensé: une scénographie théâtrale avec force décors, parfois un peu kitsch, animations vidéo à tout crin (une salle équipée d'une TV a été aménagée pour visionner quatre documentaires), jeux de lumière, chants grégoriens en arrière-fond, vitrines d'objets et de documents divers. "Nous avons pris le parti de monter une expo vivante, moderne, baignant dans une véritable atmosphère, qui s'adresse à tous les publics, à toutes les générations, des enfants aux seniors", glisse le commissaire d'exposition Jürg Spichiger.
De ce parcours de découvertes balisé par thèmes, émerge l'épisode où Nicolas de Flue prend congé de sa femme Dorothée et de ses dix enfants – c'était en 1467 –, pour se vouer dans les gorges du Ranft à la solitude contemplative et à la prière, "en prenant au mot les paroles de l'Evangile", selon l'expression de Jean-Paul II. Des figurines miment l'adieu de l'ermite à sa famille, tandis qu'un décor de rochers et de forêts reconstitue la vallée escarpée du canton d'Obwald où l'anachorète a passé les vingt dernières années de son existence.
Plus largement, plusieurs salles font la part belle au rôle pacificateur de Frère Nicolas dans les moments troublés de l'histoire suisse. L'expo rappelle combien fut importante sa médiation lors de la diète de Stans, en 1481, qui permit de sauver la Confédération. Lors des deux guerres mondiales, l'ermite acquiert le statut de protecteur d'une Suisse plurilingue et de figure emblématique de la neutralité helvétique. Comme le souligne Urs Altermatt, Frère Nicolas s'est imposé dans l'imaginaire collectif comme le père de la patrie, comme un symbole politique, culturel et confessionnel de réconciliation et de paix.
Vénéré au-delà de nos frontières, porté par une vague de piété populaire dont témoigne une avalanche de tableaux votifs, images pieuses, statuettes, médailles, cartes postales exhibés dans d'imposantes armoires vitrées, l'ermite du Ranft a vocation à l'universalité. Il s'inscrit dans la lignée des apôtres de la paix et de la tolérance. C'est dans une salle teintée d'un bleu du plus bel effet que Frère Nicolas côtoie ainsi Mère Teresa, Aung San Suu Kyi, Martin Luther King.
Ce voyage dans l'univers de Nicolas de Flue est d'une richesse culturelle et émotive grandiose. Seul bémol: il s'adresse surtout à un public germanophone, avec des notes explicatives exclusivement en allemand. Celles et ceux qui ne maîtrisent pas la langue de Goethe devront se rabattre sur des audioguides en français, anglais et italien, lesquels ne donnent, hélas, qu'un éclairage très partiel des divers volets de l'expo.
Plus d'informations sur le site du musée: www.museumbruderklaus.ch ou sur le site plurilingue: www.bruderklaus.ch.
L'interview d'Urs Sibler, directeur du musée Frère Nicolas, est disponible pour les abonnés sur www.kipa-apic.ch.
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