Elle veut simplement qu’on la rétablisse dans ses droits après avoir été sans doute spoliée de son héritage par la famille de son défunt mari. (Illustration: Bernadette Lopez/Evangile et peinture. Détail. Luc 18, 1-8.)
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Elle veut simplement qu’on la rétablisse dans ses droits après avoir été sans doute spoliée de son héritage par la famille de son défunt mari. (Illustration: Bernadette Lopez/Evangile et peinture. Détail. Luc 18, 1-8.)

Evangile de dimanche: une veuve assommante


Ne nous méprenons pas sur cette veuve suppliante. Elle ne symbolise pas n’importe quelle âme en prière. Son vœu est bien particulier. Elle ne demande ni santé, ni emploi, ni pain, ni autre richesse. Elle veut simplement qu’on la rétablisse dans ses droits après avoir été sans doute spoliée de son héritage par la famille de son défunt mari. Le fait devait être courant en ce temps où la veuve, pas plus que l’étranger et l’orphelin, ne pesait lourd sur les fléaux de la balance tenue par dame justice. Faut-il s’étonner qu’un juge véreux ne lui prête guère d’attention? Cette femme, à défaut d’argent pour acheter le tribunal, n’a que ses jérémiades, à vrai dire assommantes, pour faire valoir sa cause. Par lassitude et pour s’en débarrasser, un juge, tout corrompu fut-il, finissait par régler son affaire.

Et maintenant, transposons. Ceux qui crient vers Dieu, symbolisé par le juge sourd et malveillant, sont tous des victimes d’injustice et tout d’abord des croyants qui souffrent pour leur foi. Quand Luc écrivait son évangile, le martyrologe chrétien commençait à s’épaissir. Dans leurs prisons, des frères et des soeurs chrétiens appelaient à leur secours un Dieu qui figurait trop souvent aux abonnés absents. L’histoire de cette veuve “assommante” qui finit toutefois par recouvrer ses droits voudrait les rassurer et les réconforter. Un jour viendra où nécessairement ils relèveront la tête et retrouveront leur dignité d’hommes et de femmes aujourd’hui bafoués. Ce ne sera pas alors le “grand soir”, mais le “grand jour”, celui du retour du “Fils de l’Homme” qui rétablira toute justice. D’ici là, forts de cette certitude et de cette espérance, il ne reste aux victimes qu’à prendre leur mal en patience. Et notre texte ose ajouter: “Dieu patiente avec elles”.

Notre Père ne nous abandonne pas au cœur de l’épreuve, même si nous pensons qu’il a pris la clé des champs.

Alors, je ne m’étonne plus de la réflexion finale qui clôt cette parabole: “Quand il viendra, le Fils de l’Homme trouvera-t-il de la foi sur la terre?”. Dieu aura tellement tardé à répondre que ses amis persécutés auront perdu la confiance qu’ils avaient d’abord mise en lui. Ou alors, ils se seront détournés vers d’autres sauveurs plus immédiats et plus efficaces.

Je veux comprendre aussi cette note pessimiste comme une prophétie qui annonce ce qu’il faut bien appeler l’apostasie moderne de nos terres jusque là chrétiennes au profit d’un athéisme pratique ou de misérables succédanés religieux dont les boutiques ésotériques sont pleines. Me revient en tête un fameux verset de Jérémie: “Ils ont abandonné la source d’eau vive pour se creuser des citernes fissurées qui ne tiennent pas l’eau”.

Nous voici donc bien avertis. Notre Père ne nous abandonne pas au cœur de l’épreuve, même si nous pensons qu’il a pris la clé des champs. Un proverbe rwandais souvent cité dans l’horreur des massacres et du génocide de 1994 dit que Dieu voyage le jour à l’étranger, hors de son pays d’adoption, mais qu’il y revient de toute façon pour y passer la nuit. Ce dicton ne manque pas de sagesse et de résonance…évangélique.

Guy Musy | 14.10.2016


Luc 18, 1-8

En ce temps-là,

Jésus disait à ses disciples une parabole
sur la nécessité pour eux
de toujours prier sans se décourager :
« Il y avait dans une ville
un juge qui ne craignait pas Dieu
et ne respectait pas les hommes.
Dans cette même ville,
il y avait une veuve qui venait lui demander :
‘Rends-moi justice contre mon adversaire.’
Longtemps il refusa ;
puis il se dit :
‘Même si je ne crains pas Dieu
et ne respecte personne,
comme cette veuve commence à m’ennuyer,
je vais lui rendre justice
pour qu’elle ne vienne plus sans cesse m’assommer.’ »
Le Seigneur ajouta :
« Écoutez bien ce que dit ce juge dépourvu de justice !
Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus,
qui crient vers lui jour et nuit ?
Les fait-il attendre ?
Je vous le déclare :
bien vite, il leur fera justice.
Cependant, le Fils de l’homme,
quand il viendra,
trouvera-t-il la foi sur la terre ? »

Guy Musy

Le Frère Guy Musy est né en 1936 à dans le canton de Fribourg. Entré dans l'ordre des Frères Prêcheurs en 1956, il accomplit ses études de théologie en Belgique puis en Suisse. Ordonné prêtre en 1962, il poursuit ses études à la Faculté évangélique de l’Université d’Heidelberg, avant d’être rappelé en Suisse pour prendre en charge l’aumônerie catholique de l’Université de Lausanne.

En 1970, il répond à un appel de ses supérieurs qui l’envoient au Rwanda. Il y demeurera quelques vingt ans durant lesquels ils assumera différents ministères: aumônier à l'Université nationale de Butare, puis en milieu populaire à Kigali, mais aussi responsable de la Caritas de la capitale du Rwanda.

De retour à Genève en 1989, entre autres activités, il enseigne à l’Atelier Œcuménique de Théologie et à l’Ecole de la Foi de Fribourg. Passionné d’écriture – il a déjà publié quatre volumes de ses «mémoires» – il collabore notamment, depuis plus de vingt ans, au périodique romand «L’Echo-Magazine». Enfin, il continue d’assumer depuis plusieurs années la charge de rédacteur responsable de la revue dominicaine «Sources».

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