L'affichage des 95 thèses (Ferdinand Pauwels via Wikimedia Commons)
Blog
L'affichage des 95 thèses (Ferdinand Pauwels via Wikimedia Commons)

Fallait-il célébrer l'affichage des 95 thèses?


31 octobre 1517. Une rumeur tenace voudrait que Martin Luther, frère mendiant de l’Ordre des Ermites de Saint Augustin, ait affiché ce jour-là sur les portes de la chapelle du château de Wittenberg 95 thèses contre la vente des indulgences. Qu’ils les ait réellement affichées ou simplement divulguées importe peu. En fait, le moine théologien invitait ses collègues en «science sacrée» à une dispute académique, selon l’habitude de ce temps.

Le grand mot «liberté» était lâché, vite récupéré par les princes désireux de s’affranchir de l’Eglise pour s’enrichir à ses dépens.

Le fait que le frère Martin choisit pour le faire la veille de la Toussaint, alors que son prince exposait une collection de reliques dont il était friand et que les fidèles se bousculaient aux échoppes des églises pour acheter ce fameux sauf conduit qui ouvrait la porte du paradis à leurs défunts n’était ni innocent ni gratuit. La disputatio à laquelle Luther invitait ne concernait pas le sexe des anges, mais l’argent sonnant et trébuchant du pape, des évêques et des princes allemands qui tiraient profit de ce commerce juteux. L’affaire était donc «sérieuse». On aurait pu cependant la régler en un tour de main, si le moine n’avait pas en même temps soulevé un pan du voile ou de la chape de plomb qui écrasait sa conscience et celle de ses contemporains. A savoir l’angoisse d’être sauvé et celle du choix des moyens pour y parvenir. Une illumination avait libéré le moine: Dieu fait grâce au pécheur qui se tourne vers lui, l’enveloppe du manteau de sa miséricorde, sans rien n’exiger de sa part.

Le grand mot «liberté» était lâché, vite récupéré par les princes désireux de s’affranchir de l’Eglise pour s’enrichir à ses dépens. Puis par les paysans allemands désireux à leur tour de briser leur servitude féodale. On connaît la suite : la déchirure de l’Eglise d’Occident et la sanglante répression des paysans à laquelle le moine de Wittenberg, les mains liées, ne pouvait que consentir et applaudir. Il en résulta des Eglises «nationales» (cujus regio iliius religio», à la botte du pouvoir civil. En face, une Eglise catholique, plus romaine que jamais, ramenée à sa portion latine et livrée à l’absolutisme de son clergé.

Fallait-il célébrer un tel événement? Le commémorer sans doute, mais le célébrer? Ou alors, rendre grâce pour toutes les convergences et retrouvailles de ces dernières années. Pensons à la célébration oecuménique de Lund en présence du pape François, lointain successeur de ce Léon X qui excommunia le «moine rebelle», aux martyrs allemands des deux confessions qui payèrent de leur vie leur résistance au nazisme, aux chorals de Bach devenus universels, aux églises de Scandinavie, petits bijoux enfouis dans l’écrin de leur cimetière, là où voisinent la chaire luthérienne et les retables où sont peints les saints catholiques…

Laissons les morts enterrer leurs morts. Rêvons plutôt à une fraternité en voie d’être retrouvée et à des rives rhénanes qui cesseraient d’être frontières.

Guy Musy | 31.10.2017

Guy Musy

Le Frère Guy Musy est né en 1936 à dans le canton de Fribourg. Entré dans l'ordre des Frères Prêcheurs en 1956, il accomplit ses études de théologie en Belgique puis en Suisse. Ordonné prêtre en 1962, il poursuit ses études à la Faculté évangélique de l’Université d’Heidelberg, avant d’être rappelé en Suisse pour prendre en charge l’aumônerie catholique de l’Université de Lausanne.

En 1970, il répond à un appel de ses supérieurs qui l’envoient au Rwanda. Il y demeurera quelques vingt ans durant lesquels ils assumera différents ministères: aumônier à l'Université nationale de Butare, puis en milieu populaire à Kigali, mais aussi responsable de la Caritas de la capitale du Rwanda.

De retour à Genève en 1989, entre autres activités, il enseigne à l’Atelier Œcuménique de Théologie et à l’Ecole de la Foi de Fribourg. Passionné d’écriture – il a déjà publié quatre volumes de ses «mémoires» – il collabore notamment, depuis plus de vingt ans, au périodique romand «L’Echo-Magazine». Enfin, il continue d’assumer depuis plusieurs années la charge de rédacteur responsable de la revue dominicaine «Sources».

Auteur
Dernières publications
Karl Barth est décédé le 10 décembre 1968 à Bâle | © fortresspress.com
Faut-il canoniser Dorothée de Flüe? | © Roland Zumbuehl/Wikimedia/CC BY-SA 4.0