Arthur Bloch avec le jeune Jacques Chessex (© Vega Distribution AG)
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Arthur Bloch avec le jeune Jacques Chessex (© Vega Distribution AG)

Gott weiss warum


Gott weiss waum, «Dieu sait pourquoi» fait écrire Madame Arthur Bloch sur la pierre tombale de son mari assassiné, ou plutôt, selon le voeu de ses meurtriers, «sacrifié» en hommage à Hitler en avril 1942 à Payerne. J’essaye de comprendre cette épitaphe.[1]

La raison de ce crime échapperait à la veuve du défunt. Dieu seul en connaîtrait les motifs. Pour Madame Bloch, son mari n’avait aucunement mérité sa mort odieuse. Un innocent avait été conduit à l’abattoir comme un animal de boucherie. Pourquoi? Cet homme n’a pu mourir sans raison. Si Madame Bloc l’ignore, Dieu, lui, le sait.

Il y a quelque chose de vétérotestamentaire dans ce raisonnement. Job, sur son fumier, se révoltait contre un Dieu pervers qui le torture sans raison apparente. Ses amis lui conseillent de se taire et de rechercher dans les tréfonds de sa conscience un péché oublié. Comme si la souffrance humaine n’avait d’autre explication qu’une faute connue de Dieu et que l’homme devait expier. Même question face aux horreurs de la shoah. On peut imaginer que Madame Bloch, juive croyante, puisse aussi se la poser.

Pourquoi recourir à Dieu pour dénouer l’énigme de cette ignoble affaire?

Il se pourrait que l’épitaphe Gott wiss warum puisse avoir un autre sens, plus commun et plus répandu. S’il était prévu de tuer un Juif «pour l’exemple», pourquoi avoir choisi précisément Arthur et non pas David, Lévy, Elie ou un autre Cohen? Le film de Berger indique que la sélection de la victime s’est faite au hasard. Dans l’optique d’une croyance en un Dieu qui décide seul de la destinée des hommes, on pourrait lui imputer ce choix. Les desseins de l’Eternel sont impénétrables. Ils échappent donc à Madame Bloch qui n’a plus qu’à soupirer sur la tombe de son mari: «C’était écrit; c’était son destin!».

Mais pourquoi recourir à Dieu pour dénouer l’énigme de cette ignoble affaire, quand les coupables sont bien connus et ont avoué leur forfait? A moins que les détails horribles de ce crime dépassent l’entendement humain et que l’on s’écrie: «Une bête ne l’aurait pas fait». Il y aurait donc un abîme ténébreux dans le cœur de l’homme qui échappe à toute raison. Dieu seul en connaîtrait les profondeurs.

Dernière (?) explication. Nous savons hélas par expérience et sans révélation particulière d’où vient la haine qui finit par engendrer le meurtre. Le vent raciste souffle de préférence dans les landes désolées, habitées par la misère spirituelle et matérielle. Des abrutis avinés et frustrés se mettent aux ordres de commanditaires criminels qui les abusent en leur faisant miroiter des lendemains qui ne chanteront jamais.

Quelques commanditaires seulement? Soyons sérieux. Un état d’esprit a précédé la macabre mise en scène de Payerne. Le film réveille de vieux souvenirs insoutenables enfouis dans les replis de notre inconscient collectif. En ce temps-là, des garde-frontières armés refoulaient des Juifs vers les lignes nazies, des sympathisants hitlériens défilaient aux abords du Palais fédéral. Il n’est pas nécessaire de recourir à Dieu pour découvrir l’origine et les motifs de ce crime ignoble. Nous savons nous aussi ce que recèle le cœur de l’homme. Et si nous l’avons oublié, l’histoire, la littérature et le cinéma sont là pour nous le rappeler.

Guy Musy | 21.09.2016

[1] Cf. Le film:«Un Juif pour l’exemple» qui passe sur les écrans romands.

Guy Musy

Le Frère Guy Musy est né en 1936 à dans le canton de Fribourg. Entré dans l'ordre des Frères Prêcheurs en 1956, il accomplit ses études de théologie en Belgique puis en Suisse. Ordonné prêtre en 1962, il poursuit ses études à la Faculté évangélique de l’Université d’Heidelberg, avant d’être rappelé en Suisse pour prendre en charge l’aumônerie catholique de l’Université de Lausanne.

En 1970, il répond à un appel de ses supérieurs qui l’envoient au Rwanda. Il y demeurera quelques vingt ans durant lesquels ils assumera différents ministères: aumônier à l'Université nationale de Butare, puis en milieu populaire à Kigali, mais aussi responsable de la Caritas de la capitale du Rwanda.

De retour à Genève en 1989, entre autres activités, il enseigne à l’Atelier Œcuménique de Théologie et à l’Ecole de la Foi de Fribourg. Passionné d’écriture – il a déjà publié quatre volumes de ses «mémoires» – il collabore notamment, depuis plus de vingt ans, au périodique romand «L’Echo-Magazine». Enfin, il continue d’assumer depuis plusieurs années la charge de rédacteur responsable de la revue dominicaine «Sources».

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