Le Père Patrick de Laubier (Photo: Youtube)
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Le Père Patrick de Laubier (Photo: Youtube)

Patrick de Laubier: Professeur et mendiant de Dieu


Il aura fallu que «disparaisse» – un mot qu’il n’aurait pas apprécié! –  Patrick de Laubier, le 28 février de cette année, pour que fût réveillé mon souvenir. Une attention aussi, suscitée et soutenue par la découverte tardive de ce merveilleux petit livre[1], perdu dans l’impressionnante bibliographie de cet auteur peu banal.

De Laubier passa le plus clair de vie à Genève, d’abord au BIT, puis à l’université où il occupa pendant de longues années une chaire de sociologie. Deux ans avant sa retraite professionnelle, fort d’une licence en théologie mais sans n’avoir jamais séjourné dans quelque séminaire que ce fût – le cardinal Journet le lui avait interdit! – «Monsieur de Laubier» devenait «Dom Patrick», après que Jean-Paul II l’eut ordonné prêtre pour le diocèse de Rome.

Pour être franc, j’avoue que je le connaissais très mal. Nous étions contemporains, habitions la même ville, mais sans avoir pour autant les mêmes intérêts et surtout les mêmes fréquentations. Il m’est arrivé un jour de l’entrevoir lors d’une soutenance de thèse qu’il présidait en compagnie de son collègue Jean Ziegler. Le contraste entre les deux hommes était saisissant et ne manquait pas de faire sourire l’auditoire. Il aura fallu ce livre pour me révéler une personnalité attachante et une belle intelligence.

En fait, de Laubier brosse dans cet ouvrage son itinéraire spirituel à travers une série de rencontres qui furent pour lui décisives et fidélisées par des échanges de lettres précieusement conservées.

Un premier lot de cette correspondance est constitué par des échanges épistolaires avec Charles Journet, depuis 1968 jusqu’à la mort du cardinal en 1975. (Notons entre parenthèses que cette Eminence signait invariablement ses lettres: «Abbé Journet». ) Une amitié allait naître entre le directeur de la revue «Nova et Vetera» et l’universitaire genevois qui lui soumettait régulièrement de (trop) longs papiers à publier.

Les lettres font mention d’autres personnalités locales comme la philosophe Jeanne Hersch, le Père  Jean de la Croix Kaelin ou ce «cher Père Cottier», disciple lui aussi du même cardinal. Les missives ont beau être brèves et fonctionnelles, elles trahissent le caractère de Journet, toujours affable, bien qu’affairé à la rédaction de «sa» revue et soucieux de son orthodoxie. C’est à Journet que de Laubier doit la faveur d’avoir été présenté à Jacques Maritain, parvenu alors à l’automne de sa vie. Un  privilège qui lui valut d’être introduit dans l’intimité du cercle du château alsacien de Kolbsheim qui regroupait chaque année les amis du philosophe.

Hommage à cet homme qui vécut trop modestement pour avoir été de son vivant remarqué par «les siens»

L’échange de lettres entre de Laubier et Maritain nous introduit à la pensée et à la spiritualité russes. Nicolas Berdiaev, qui fut à la fois le confident et le contradicteur de Maritain, est au coeur de ces conversations.  Manifestement, de Laubier qui dès sa jeunesse se passionnait pour le monde russe se plait dans ces échanges. Il partage à la fois la sobre rationalité de l’intellectuel occidental et le mysticisme diffus, prophétique et apocalyptique, propre à l’âme russe. Membre du conseil pontifical «Justice et Paix», il devait un jour rencontrer Jean-Paul II qui souffrait de n’avoir pas été invité à visiter la Russie et désirait ardemment que de Laubier lui en parlât. Dans ce but, chaque année un repas réunissait autour du pape polonais des intellectuels russes recrutés par de Laubier. Les passages du livre qui relatent ces agapes vaticanes témoignent de la passion de notre auteur pour l’unité chrétienne et sa souffrance de ne pas la voir advenir.

Ces lignes voudraient rendre hommage à cet homme qui vécut trop modestement pour avoir été de son vivant remarqué par «les siens». Seuls quelque privilégiés ont reconnu dans ce professeur genevois un authentique «mendiant de Dieu».

[1] Patrick de Laubier: Mendiants de Dieu, Parole et Silence, 2013, 121 p.

Guy Musy

Le Frère Guy Musy est né en 1936 à dans le canton de Fribourg. Entré dans l'ordre des Frères Prêcheurs en 1956, il accomplit ses études de théologie en Belgique puis en Suisse. Ordonné prêtre en 1962, il poursuit ses études à la Faculté évangélique de l’Université d’Heidelberg, avant d’être rappelé en Suisse pour prendre en charge l’aumônerie catholique de l’Université de Lausanne.

En 1970, il répond à un appel de ses supérieurs qui l’envoient au Rwanda. Il y demeurera quelques vingt ans durant lesquels ils assumera différents ministères: aumônier à l'Université nationale de Butare, puis en milieu populaire à Kigali, mais aussi responsable de la Caritas de la capitale du Rwanda.

De retour à Genève en 1989, entre autres activités, il enseigne à l’Atelier Œcuménique de Théologie et à l’Ecole de la Foi de Fribourg. Passionné d’écriture – il a déjà publié quatre volumes de ses «mémoires» – il collabore notamment, depuis plus de vingt ans, au périodique romand «L’Echo-Magazine». Enfin, il continue d’assumer depuis plusieurs années la charge de rédacteur responsable de la revue dominicaine «Sources».

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