Homélie du 17 mars 2019 ( Lc 9, 28b-36)

Chanoine José Mittaz – Eglise Saint-Martin, Vollèges

Nous traversons un temps de crise. Nous en avons parlé dimanche passé, crise de l’Église. Comment ne pas penser avec le mot crise aux 49 victimes dans les mosquées de Christchurch en Nouvelle-Zélande ? Comment ne pas penser à la difficulté de l’Europe à vivre ensemble ? Comment ne pas penser à tant de situations à travers le monde au Moyen-Orient, en Afrique, dans chaque continent, où il y a la crise ? Et peut-être, cette crise résonne en nos vies, en l’histoire de nos familles, en ce que nous éprouvons à l’intérieur de nous-mêmes ?

Crise profonde

Les disciples qui sont conviés par Jésus à gravir la montagne avec lui traversent aussi une crise profonde. Ils ont tout quitté pour suivre Jésus. Ils se sont laissés émerveiller, ils se sont laissés renouveler intérieurement à la suite du Christ qui posait des gestes concrets pour que l’humain vive debout, pour que ceux qui ont le visage incliné par la honte puissent relever leur visage. Ils se sont nourris des paroles d’espérance de Jésus. Ils ont reconnu en lui le messie attendu par tout le peuple Israël. Et voilà que Jésus leur apprend que celui qui a relevé le visage de tant d’autres, eh bien, il recevra des crachats sur son visage. Il va être flagellé. Il va être crucifié. Il va mourir comme un malfaiteur. Mais, les disciples pourront-ils l’entendre ? Il ressuscitera au troisième jour.

Un chemin de croissance

C’est dans ce contexte là, que Jésus, pour que les disciples puissent avancer et faire de cette crise, un chemin de croissance, les conduit sur la montagne. Oh ! Jésus le fait peut-être aussi pour lui-même parce que l’épreuve de la passion, c’est celle qu’il endure au plus profond de lui-même. Au moment où nous sommes en crise, le risque c’est de nous mettre totalement dans l’obscurité, de nous mettre totalement dans ce qui ne va pas, dans ce qui ne va plus, dans ce qui défigure. Que fait Jésus ? Il commence par s’élever. Il gravit la montagne. Alors, en Église, c’est toujours dangereux quand on parle d’élévation parce que l’on peut croire qu’il s’agit d’une élévation spirituelle pour se cacher derrière les nuages et fuir l’exigence du quotidien. Non. L’élévation dont il s’agit se vit au rythme du pas dans une ascension d’une montagne. Vous savez, au rythme du pas, lorsque l’on marche, il y a du silence. Ça n’est pas le silence du déni. Ça n’est pas le silence où je renferme quelque chose a l’intérieur de moi. Mais, c’est un silence où justement peut émerger ce qui se vit à l’intérieur. Et j’imagine bien, dans ce silence, les disciples qui réentendent les paroles de Jésus annonçant la passion. Jésus qui se prépare à vivre ce paradoxe existentiel terrible : il est venu pour aimer l’humanité et il va mourir comme un mal-aimé.

Une tente intérieure

Au sommet de la montagne, Jésus est en prière. Oh, il l’était déjà pendant toute la montée parce que peut-être que la prière c’est cela : chercher une élévation au rythme du pas. Mais une élévation où il y a en même temps une descente, je ne dirais pas jusqu’au cœur parce que ce mot cœur est trop souvent galvaudé, mais au plus intime en soi, là où ça vibre à l’intérieur de soi-même, là où ça fait mal, là où on peut sentir les tempêtes mais là où on peut sentir également l’apaisement. Oser entrer dans cette tente intérieure. Une tente intérieure qui est un lieu de ressources. Et le visage de Jésus en est transfiguré de lumière.

Élever le regard

On le voit échanger avec Moïse et Élie. Là, de nouveau, on peut se demander n’est-ce pas la tentation d’une fuite stratosphérique, spirituelle dans le sens gazeux du mot. Non, parce qu’avec Moïse et Élie, Jésus discute de ce qui va se passer à Jérusalem, autrement dit, de sa passion et de sa mort. Lorsque nous vivons une crise, il ne faut pas échanger uniquement avec ceux qui poseront un regard qui vont l’aggraver mais il nous faut pouvoir partager, échanger avec des présences qui vont pouvoir élever notre regard, qui vont pouvoir nous donner de rejoindre la lumière en nous.

Mains ouvertes

Et j’aimerais faire le lien avec la première Parole de Dieu où vous avez un Abraham qui doit pouvoir faire alliance avec le Seigneur qui lui dit et lui redit, année après année, alors qu’il a déjà 75 ans, que sa descendance sera aussi nombreuse que les étoiles du ciel. Mais au moment où Abraham entend cette parole, il n’a pas de fils et sa femme n’est pas encore enceinte. Abraham va-t-il avoir le regard rivé sur cette absence de bénédiction promise par le Seigneur ou va-t-il faire alliance avec cette parole qui peut dilater son cœur tout en lui laissant les mains vides ? Puissent-elles ces mains être vides mais ouvertes !

Ces mains ouvertes, c’est l’attitude de saint Pierre. Saint Pierre qui, quand il perçoit la promesse de vie qui est en train de se vivre sur le mont de la transfiguration, dit  « dressons trois tentes » ; il exprime son désir, il devient vivant. Oui, il a somnolence car quand cela devient trop dur, on a envie de dormir pour que ça passe plus vite mais il reste éveillé.  Et parce qu’il reste éveillé, il peut voir autre chose que ce qui est sordide. Il peut être témoin de la vie. Il n’y aura pas trois tentes de camping qui seront dressées sur le mont Thabor mais le Seigneur exaucera Pierre au travers d’une nuée lumineuse qui va les recouvrir de son ombre. Vous entendez là, la délicatesse de Dieu. Une nuée lumineuse qui vous enveloppe, vous recouvre de son ombre. L’ombre c’est ce qui rafraîchit quand il fait trop chaud, quand c’est la canicule, on est au Moyen-Orient. L’ombre nous dit aussi que ce n’est pas une lumière stigmatisante, ce n’est pas un projecteur « braqué sur », c’est une lumière diffusée avec délicatesse. Puissions-nous la recevoir ce matin, là où nous en avons mal, là où nous en avons marre.

Lumière au cœur de la nuit

Et cela demande un consentement de notre part. Pierre et les disciples pénétrèrent dans la nuée lumineuse. Il s’agit d’y entrer comme on entre dans un sanctuaire, comme on entre au plus intime de nous-mêmes et c’est cela le passage qui fait peur. On ne mentionne pas la peur au moment où Pierre apprend que Jésus va vivre sa passion. On mentionne la peur, la frayeur au moment où il doit entrer dans de la lumière. C’est la lumière qui nous fait peur. Parfois, on est un peu découragé d’entendre les nouvelles des médias qui nous annoncent beaucoup de choses difficiles mais nous avons un travail intérieur à faire, parce que les nouvelles annoncées ne sont qu’une partie de la réalité. La deuxième partie de la réalité, c’est oser entrer dans une nuée lumineuse qui ne nous met pas à l’extérieur de l’épreuve, de la crise de l’humanité mais qui nous donne de pouvoir la traverser avec la lampe du veilleur, de celui qui reste lumière au cœur de la nuit.

Quand on est dans l’épreuve et dans la crise, c’est difficile d’écouter. On risque d’écouter que ce qui ne va pas bien. D’où la voix du Père qui dit aux disciples : « celui-ci est mon Fils que j’ai choisi, écoutez-le.» Mais l’évangéliste nous dit que Jésus était là, seul ; autrement dit, il n’y a aucune parole à entendre, il y a une présence à recevoir. Oui, le silence n’est pas toujours celui du non-dit. Le silence est celui de la communion avec Jésus qui est là, seul avec nous désolé des événements de la vie lorsqu’ils sont perturbants : Jésus présence avec nous qui relève notre visage pour nous orienter par-delà le Golgotha, vers le matin du troisième jour.

Que ce silence que nous partageons maintenant, en cette église et au travers des ondes de la radio soit un silence de communion qui nourrisse en nous la présence de Dieu et notre présence au service de la vie.


2e DIMANCHE DE CARÊME
Lectures bibliques :
Genèse 15, 5-12.17-18; Psaume 26; Philippiens 3, 17–4, 1; Luc 9, 28b-36


 

 

 

Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai choisi écoutez-le/Photo:evangile-et-peinture.org
17 mars 2019 | 18:08
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