Rencontre avec Henri Madelin, ancien rédacteur en chef de la revue jésuite Etudes

Apic Interview

La mondialisation donne aux Eglises un nouvel espace de liberté

Valérie Bory, agence Apic

Lausanne, 30 novembre 2004 (Apic) Henri Madelin, qui vient de passer le flambeau de la revue jésuite Etudes au nouveau rédacteur en chef Pierre de Charentenay. Il s’exprime encore au présent sur sa conception d’un journalisme chrétien de réflexion. La presse catholique ne doit pas «raser» ses lecteurs, a-t-il confié à l’Apic. Et ne peut survivre qu’en abordant les grands débats de société et le domaine culturel, qui lui ouvrent aussi un lectorat sans religion.

Henri Madelin, qui publie «Si tu crois, l’originalité chrétienne»*, était en outre l’invité des Conférences du Centre catholique d’Etudes, le 29 novembre à Lausanne. Il s’y est exprimé entre autres sur le nouveau rôle des Eglises depuis l’avancée de la laïcisation et depuis la fin des grandes idéologies. Sur les poussées des minorités, et sur le déclin des partis à dénomination chrétienne. Enfin, sur la nécessité vitale d’une prise de parole libre, voire libérée, face au politique, de la part des chrétiens et des Eglises.

Apic: Quel est le rôle d’une revue telle qu’Etudes à vos yeux?

Henri Madelin: Les jésuites sont connus pour être au centre du dispositif ecclésial avec le plus possible de liberté – du moins il faut le souhaiter- . Cette liberté à l’intérieur de l’institution Eglise permet d’articuler une parole qui peut être quelquefois aux frontières. Donc ça fait du bien à l’Eglise et on peut l’espérer, du bien à la société.

Apic: Quelles sont les limites de cette liberté?

Henri Madelin: D’abord, il y a un certain ton pour parler de l’Eglise, aujourd’hui, alors qu’elle est en baisse d’effectifs. Et puis, il y a des sujets, comme partout, où il faut laisser couler du temps avant de s’y attaquer. Bon, il y a de la prudence, de la sagesse. Mais en même temps, on est attendus pour aider des gens à se déverrouiller eux-mêmes. Donc, si on ne parle pas, c’est très mauvais.

Apic: La presse catholique doit-elle donc se faire oublier pour ne pas apparaître trop catéchisante?

Henri Madelin: Je vais vous répondre par l’analogie entre Etudes et La Croix. Bien que Etudes soit beaucoup plus petit, on assiste au même phénomène. La France, ce pays laïc par excellence, a un journal quotidien qui se réclame du christianisme, La Croix. Ils n’ont même pas changé leur titre. Or, en ce moment La Croix acquiert des lecteurs, tandis que d’autres grand quotidiens – je pense au Monde – en perdent. Ainsi, les lecteurs de La Croix, quand le pape va mourir, ça arrivera un jour, ne seront pas trop dépaysés après. Alors qu’il y a un tas d’organes chrétiens qui vont être en deuil pendant très très longtemps. Parce qu’ils n’ont pas su s’adapter à un lectorat qui ne veut pas strictement du religieux. La Croix est un bon journal, parce que la laïcité l’a obligé à entrer dans la culture. C’est un peu comme pour Etudes.

Apic: N’y a-t-il pas un risque que le religieux s’effiloche dans les grands thèmes de société ou culturels?

Henri Madelin: Oui. Mais ça suppose qu’il y ait ailleurs de la catéchèse, de la formation. Si on n’est pas dans la cohérence d’une foi à l’intérieur de la société, en France, le christianisme sera marginalisé et mis dans les musées de l’histoire. Il ne faut pas seulement parler des problèmes de culte, de contenu du culte ou de dogme, mais aussi de l’impact de tout cela dans les façons d’être des Français.

Apic: Quelle a été votre position sur les unions entre partenaires de même sexe?

Henri Madelin: On s’est beaucoup battus à propos du PACS. En montrant qu’il y avait d’autres solutions juridiques que le PACS. En outre, on «attaque» le mariage homosexuel, et aussi l’adoption d’enfants par les couples homosexuels. En fonction d’une anthropologie, et de la lecture du message biblique, qui n’est pas seulement un truc du passé. mais qui a façonné notre civilisation. C’est tout le rapport à l’altérité, entre autres.

Apic: Vous avez cité l’exemple de l’assassinat des moines de Tibérine pour relever le «malaise» de la société civile face au fait religieux.

Henri Madelin: Oui, voilà un phénomène moderne qui renverse beaucoup de présupposés. D’abord parce que ce christianisme, installé en Algérie n’est pas du tout le «royaume des Croisés». Au contraire, il est un îlot culturellement difficile, à l’intérieur des populations musulmanes. Tout le monde s’éloigne de l’Algérie et la présence qui demeure, c’est une présence chrétienne. Pas si mal, dans une culture aussi chahutée! Ensuite, ce qui est frappant: il était difficile pour les médias publics en France d’avoir pour les moines de Tibérine le même souci que pour des journalistes pris en otages. Parce que les médias ne savaient pas très bien comment situer cette histoire de moines, qu’on ne pouvait pas traiter d’otages et qui n’étaient pas tout à fait de simples ressortissants français en voyage.

Apic: C’est sur l’esplanade des droits de l’homme qu’on leur a rendu hommage.

Henri Madelin: Oui. Quand la nouvelle de leur mort a été connue, j’étais au Trocadéro – il y a un endroit où on peut célébrer cela, évidemment pas dans les églises, mais sur le parvis du Trocadéro, appelé le parvis des droits de l’homme. Ce soir là, il y avait des Algériens bouleversés de ce qu’on faisait en leur nom, il y avait des croyants français bouleversés et fiers aussi de voir que des hommes croyants, leurs concitoyens, étaient capables d’aller jusqu’au don de leur vie. Acte religieux et acte politique à la fois. Il y avait des laïcs aussi, impressionnés par la qualité de ces présences capables d’aller jusqu’au bout.

Personne ne pouvait organiser quoi que ce soit. C’était le silence qui régnait, il n’y avait pas de prières. Si ce n’est des gens à l’écart de la foule, qui priaient. Cela reste pour moi une image de l’ambiguïté des relations Eglises/Etat dans les sociétés modernes.

Apic: Les Eglises s’adaptent à la mondialisation, dites-vous?

Henri Madelin: Oui. Nous sommes dans une perspective mondialiste. C’est nouveau. Les Eglises sont autant des Eglises transnationales que des Eglises nationales. Depuis 30 ans, cette évolution a été très rapide. On se souvient qu’en 1967, un texte signé Paul VI s’appelait «Le développement des peuples» (Populorum progressio, Encyclique de Pâques 1967). Il contenait alors une image généreuse de la croissance et toute une dimension sociale mondiale, vision alors novatrice.

La question sociale, c’est la question de l’industrialisation, la question urbaine, l’injustice de la répartition des biens. Voilà qu’un pape annonçait que cette question sociale est mondiale. Les Eglises, c’est une de leur force, en appellent à une collaboration internationale. Bref les chrétiens en Europe ne sont plus tout à fait là où la pensée laïque croit qu’ils sont. Un changement considérable, parce que c’est le chemin qui leur rend un espace de liberté.

Apic: Quelle liberté?

Henri Madelin: Liberté de nomination, liberté de parole, liberté de formation, liberté de communication, liberté de rencontres internationales. Un certain renouveau religieux à l’Est et à l’Ouest est plutôt en bonne forme et il s’est nourri de la crise des idéologies officielles et de la perte de substance que connaît maintenant le politique.

Mais il ne faut pas se réjouir de cet affaiblissement du politique qui se produit dans nos sociétés occidentales. César apparemment règne, mais ne gouverne guère. On assiste au déclin des grandes ambitions qu’alimentaient les idéologies officielles. Les modèles passés de militance sont remis en cause. L’impératif économique étend sa toile dans un espace mondialisé. Pendant ce temps, il y a fuite vers un individualisme exacerbé, hédoniste et peu soucieux de solidarité. Il faut réhabiliter la politique.

Apic: Vous vous inquiétez, dites-vous, du devenir des femmes aujourd’hui?

Henri Madelin: Oui, je m’inquiète plutôt maintenant pour le sort des femmes. On célèbre l’émancipation des femmes dans nos sociétés modernes en Europe. Mais par un autre côté, on sent se charger le ciel de nuages nouveaux. Il y a une certaine pression de la société musulmane par exemple, qui ne va pas dans le sens de l’anthropologie des sociétés occidentales. Et je vous dis que les chrétiens quittent les territoires du Proche-Orient, aussi pour des raisons anthropologiques, dans leurs rapports hommes/femmes. C’est là qu’on voit que le christianisme contient des choses difficiles à supporter, dans ce domaine, pour d’autres sociétés.

Et, autre exemple, quand on est dans le discours du mariage homosexuel, cela signifie qu’on tient les femmes dans un mépris social assez considérable. Pour leur dire qu’elles ne sont absolument pas indispensables pour constituer l’avenir de la société.

Apic: L’Eglise catholique est parfois critiquée parce que trop centralisée et dominante.

Henri Madelin: Cette Eglise a un pouvoir politique, c’est vrai, à travers ses nonces, elle en compte quelque 174 par le monde, je crois. Mais il vient de se passer à l’ONU quelque chose d’étonnant. On a donné au Saint- Siège – ça a été voté à l’unanimité – la qualité d’observateur privilégié, donc beaucoup plus qu’une ONG. Pas le droit de vote, mais le droit d’intervenir dans les débats. Une victoire formidable de ce qu’a fait Jean Paul II par rapport à la guerre en Irak.

J’estime que, comme disait Paul VI, les Etats pontificaux, ça énerve beaucoup les chrétiens, les protestants, et les catholiques aussi, mais c’est le minimum d’espace territorial nécessaire pour avoir une place internationale. Il y a beaucoup d’Eglises dans le monde qui aimeraient avoir une représentation visible dans la mondialisation. L’Eglise catholique a une chance fantastique à travers cette représentation, qui est pénible, certes, dans certaines situations, mais c’est extraordinaire d’avoir dans le débat actuel entre les religions une image centralisée, visible, connue, qui parle.

Apic: Les partis à dénomination chrétienne ont-ils encore leur raison d’être?

Henri Madelin: Le «continent» religieux s’échappe des contraintes étatiques. Le continent religieux ne sera plus obligé de rendre hommage à tel type de parti à dénomination chrétienne en particulier. C’est une évolution sur laquelle on ne reviendra pas en Europe, à cause de la sécularisation générale. Ca veut dire que les chrétiens ont retrouvé la liberté dans ce processus. C’est très important pour l’évangélisation demain. Que les Eglises soient un lieu de liberté.

Cela nous rappelle peut-être l’Eglise primitive, où le pouvoir politique était très loin: c’était pas les grandes amours! Ce qui a manqué à l’islam d’ailleurs. Finalement, l’islam a toujours été bien avec les pouvoirs. Il lui manque cette période de 4 siècles qu’a connue l’Eglise catholique. Les chrétiens doivent apprendre à avoir une autonomie personnelle par rapport au politique. Cela responsabilise plutôt les chrétiens, de ne pas attendre la parole qui va leur dire ce qu’il faut faire.

Apic: Le pire qui puisse arriver à une religion est de se laisser instrumentaliser par le politique, comme on l’a vu lors des élections aux Etats-Unis.

Henri Madelin: Oui, Bush a innové. Il s’est carrément servi des chrétiens évangéliques et de leur important réseau de radio/télévision. Les évangéliques ont enrôlé Dieu dans la politique. Et le 11 septembre 2001, des gens ont enrôlé Dieu au service de leur acte terroriste.

Les Eglises doivent être indépendantes des pouvoirs. En Europe, chaque fois qu’elle a été du côté du pouvoir, ça n’a fait que renforcer l’Eglise hiérarchique. VB

*Bayard, «Etudes»

Une revue diffusée à 15’000 exemplaires

La revue jésuite Etudes, fondée en 1856, est animée par des jésuites et des laïcs. Revue de réflexion, liée à l’actualité mais aussi aux «évolutions à long terme», comme elle se définit elle-même, elle traite de thèmes philosophiques, spirituels, scientifiques, de société, des arts et de la littérature. Se voulant très peu institutionnelle par rapport au catholicisme, la revue est «à l’aise dans un monde sécularisé et public où la foi chrétienne et toutes les religions trouvent leur place». Pour son désormais ancien rédacteur en chef Henri Madelin, c’est grâce à cette ouverture hors du strictement religieux qu’elle doit son audience en termes de tirage et de crédibilité parmi les médias de réflexion. Avec 12’000 abonnés payants et une diffusion mensuelle de 15’000 exemplaires, Etudes est, dans son créneau, la revue la plus lue, selon des enquêtes de plusieurs médias.

D’après Henri Madelin, le lectorat comprend «un tiers de lecteurs qui sont des fidèles d’Eglise, pas seulement catholiques, un tiers qui est culturellement chrétien, mais détaché de la pratique, et un tiers qui est très loin de tout ça, qui entre par la fin de la revue, la lit pour l’actualité, le cinéma, le théâtre». Parler des problématiques insérées dans la société lui semble plus indispensable. Comme «la mondialisation, l’écologie, la domination américaine, le multilatéralisme, des thèmes essentiels à nos yeux». Notre premier problème, explique-t-il, dans une société laïque comme la société française, «c’est de nous naturaliser». «C’est à dire qu’on a besoin d’être reconnus comme des interlocuteurs importants de la laïcité. Par conséquent il faut qu’on soit très très bons sur les thèmes de société, les thèmes internationaux et autres»

Revue intellectuelle et revue d’un ordre religieux, Etudes est éditée depuis cinq ans en partenariat avec le groupe Bayard-Presse. Depuis le 1er novembre, le Père Pierre de Charentenay, jésuite lui aussi, est le nouveau rédacteur en chef de la revue. Ancien timonier de Croire Aujourd’hui, Pierre de Charentenay a été président du Centre Sèvres (Facultés jésuites de Paris). Henri Madelin s’est vu «confier une nouvelle mission» courant 2005, «conformément à la mobilité demandée à l’ordre d’Ignace de Loyola». (apic/vb)

30 novembre 2004 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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Bolivie: Mgr Roger Aubry, l’évêque jurassien de Reyes, a pris sa retraite

APIC – Interview

«Les Indiens ont accueilli l’Evangile beaucoup

plus facilement que l’Eglise n’a accueilli leur culture»

Par Pierre Rottet, Agence APIC

La Paz, 11 juillet 1999 (APIC) Evêque de Reyes, en Bolivie, pendant 28 ans, Mgr Roger Aubry, missionnaire rédemptoriste jurassien, a pris sa retraite, à l’âge de 75 ans. Une cérémonie a marqué fin juin dans le lieu de sa mission le passage du témoin à son coadjuteur, Mgr Carlos Bürgler, Suisse également. L’APIC à rencontré à La Paz ce Jurassien de Montfaucon. Il était entre deux avions qui le ramenaient dans son vicariat épiscopal de Reyes, dans le Département du Beni, aux portes de l’Amazonie bolivienne. De l’autre côté de la Cordillère des Andes. Interview.

Homme de terrain, de dialogue, Mgr Aubry, natif des Franches-Montagnes, a non seulement marqué de son empreinte la Conférences des évêques boliviens, mais encore le CELAM (Conseil épiscopal latino-américain). Par sa clairvoyance, sa lucidité d’homme de la terre, par son engagement en faveur de l’évangélisation des peuples indigènes et de l’œcuménisme.

Parti de Suisse à l’âge de 47 ans pour rejoindre directement Reyes, ordonné évêque le 16 septembre 1973, Mgr Aubry a œuvré dans un diocèse grand comme une fois et demi la Suisse, avec quelque 60’000 km2, pour 120’000 habitants, dont 100’000 catholiques. Situé dans le Département du Béni, le territoire accroché aux premiers flancs des Andes s’étend loin dans la pampa et les premières forêts tropicales et humides de l’Amazonie. Au climat terrible. Pas très grand de stature, les cheveux blancs et soignés, ondulés même, les sourcils bien noirs, Mgr Roger Aubry est parfois trahi par son accent jurassien, même si de temps à autre il a recours à un espagnol impeccablement parlé, pour aller chercher dans sa pensée un terme précis.

APIC: Vous aviez 47 ans déjà au moment de votre départ pour la Bolivie. Un sacré défi à cet âge là…

Mgr Aubry: Avant mon installation définitive en Bolivie, j’avais tout de même effectué deux séjours dans ce pays, à deux époques différentes: en 1966 durant 4 mois, et en 1970 pendant 2 mois. Les deux fois, j’en suis reparti convaincu que cela n’était pas pour moi. Et je baissais bien bas mon chapeau devant ces missionnaires. Aujourd’hui, après 28 ans, je suis encore dans ce pays, sans avoir jamais regretté d’y être venu et sans avoir aujourd’hui l’impression que cela n’était pas pour moi.

APIC: Même après 28 ans, on peut imaginer que vos impressions des premiers jours sont toujours présentes…

Mgr Aubry: Le premier souvenir? La peur. J’ai eu peur, en voyant comment vivaient les gens de ces régions de forêts vierges, d’affronter le climat et un environnement souvent hostiles. Mais ce sont là des choses qu’on finit par surmonter, au même titre que les angoisses. Le second a été le choc la première fois que je me suis rendu à une session de la Conférence épiscopale bolivienne. Je me suis dit: «Si dans quelques années, tu es pareil, coupé du monde, de la vie du monde et de la vie de l’Eglise, alors c’est que quelque chose ne joue pas. Cela ne collera pas».

Peu de temps après, j’ai été invité à participer à une Commission du CELAM (Conseil épiscopal latino-américain), puis à représenter l’épiscopat bolivien lors d’une session du CELAM tenue en novembre 1974 à Rome, où je fus nommé président du Département missionnaire de ce Conseil latino-américain. Il y a eu ensuite d’autres commissions, notamment sur la mission et sur l’évangélisation du monde indigène en Amérique latine.

APIC: On ne peut pas être missionnaire et ne pas accorder d’importance à l’évangélisation. Pourtant l’Eglise – et c’est là un euphémisme – n’a pas toujours été inspirée en Amérique latine avec le monde des Indiens…

Mgr Aubry: Le 500e anniversaire de l’évangélisation de l’Amérique, en 1992, a énormément réveillé le monde des Indiens. On a assisté à cette occasion à une nouvelle affirmation de leur identité et de leur culture. Sans cette prise de conscience, il est difficile de parler de libération, et pas simple d’évangéliser, d’être évangélisé. Il faut dire que lors de la première évangélisation, ces groupes n’ont pas été respectés. Leur affirmation culturelle, cinq siècles plus tard, a été une phase importante, qui a mis en mouvement les peuples indigènes à partir d’une conscience nouvelle de la valeur de leur expérience de Dieu.

APIC: Peut-on dire qu’ils ont accueilli l’Evangile plus facilement que l’Eglise n’a accueilli leur culture?

Mgr Aubry: Les Indiens ont une très grande difficulté à formuler une théologie. Ils n’ont du reste pas du tout envie de le faire, parce que la tradition orale qui est la leur demeure vivante. Il y a là quelque chose de merveilleux, dans l’immense réserve de religiosité et d’humanité qu’ils ont. Et cela non seulement dans leur cosmovision, mais aussi dans l’accueil du christianisme. C’est vrai, les Indiens ont accueilli l’Evangile beaucoup plus facilement que l’Eglise n’a accueilli leur culture. Ce sont là des éléments d’une immense richesse. Et pas uniquement pour la Bolivie, sinon aussi pour le monde sécularisé et post-moderne qui est le nôtre, où la première réalité est le rendement et non la personne. Tel n’est pas le cas chez eux. La personne, création de Dieu, demeure au premier plan. Le machisme est arrivé avec les Européens, en 1492.

APIC: L’écoute des communautés locales ne représente-t-elle pas la meilleure des manières pour comprendre et cerner leurs besoins?

Mgr Aubry: Oui, car l’écoute des communautés est la meilleure manière de répondre réellement à leurs besoins. Sinon, croyez-le, c’est l’échec. C’est d’ailleurs ce qui arrive à beaucoup d’ONG. Elles viennent avec leur fric et décident comment et où le placer. Face à ces communautés, notre rôle est de prendre conscience que nous sommes capables de répondre à leurs demandes. Si des gens, aujourd’hui, acceptent de faire parfois 2, 4 ou 6 jours de marche, aller et retour, pour venir préparer une confirmation, et cela de leur propre initiative, alors, nous sommes dans le vrai. Et notamment avec les animateurs formés pour aller dans les communautés. C’est là un laïcat qui travaille, et les gens se sentent Eglise. Une Eglise qui est là, agissante, et pas seulement pour prêter quelques services.

APIC: En votre qualité d’évêque et de missionnaire, vous accordez une importance particulière à la formation, aux laïcs, c’est-à-dire aux missionnaires sur leur propre terre.

Mgr Aubry: Former des gens, c’est toujours positif, à long terme en tout cas. Les gens que tu as un jour formé comme animateurs de groupes se retrouvent partout, y compris au niveau de la vie communautaire. Au moins vont-ils se poser des questions sur les aspects liés à la vie communautaire, sociale et politiques, sur l’éducation… C’est toujours à partir de ces gens que partent et se font les réactions. C’est vrai, on ne sait pas toujours à quoi nous les préparons, mais les circonstances se chargent de le montrer. Rien n’est jamais perdu lorsqu’on forme des hommes dans la liberté. Et la liberté n’est pas chose facile… Il ne faut cependant pas perdre de vue la formation de prêtres. A un évêque qui pouvait compter dans son diocèse avec 6’000 catéchistes indigènes et 400 diacres, j’ai un jour fait remarquer: «Si tu ne fabriques pas des prêtres, cela n’ira pas». Parce qu’il faut l’Eucharistie. Or un monde laïc sensible à cette dimension va se fabriquer ses prêtres, les former, les soutenir…

APIC: Vous êtes un évêque de terrain. On peut donc supposer que la réalité quotidienne à laquelle vous devez faire face est loin de celle perçue par une certaine hiérarchie de l’Eglise…

Mgr Aubry: Nous ne sommes pas au même niveau. On ne voit donc pas le même horizon. C’est une constatation, sans plus.

APIC: De Montfaucon à Reyes, c’est sans doute plus de 12’000 km, mais c’est surtout un univers de distance entre le monde des Indien de l’Amazonie et le Jura…

Mgr Aubry: Après 28 ans passés ici, je n’ai pas fini de les connaître. On peut lire des livres sur leurs coutumes mais cela ne dira pratiquement rien en comparaison de ce qu’eux vivent réellement. Au fond, leur expérience de Dieu, elle est dans la vie quotidienne. Du point de vue culturel, la culture des Chimane – ethnie indienne de l’Amazonie bolivienne – est bien plus importante que la mienne. Avec la leur, ils s’en sortent. Avec la mienne, celle de Montfaucon, je ne peux pas m’en sortir ici. La meilleure des cultures est celle qui correspond à l’écologie locale. Parce que c’est là qu’elle est modelée. Elle vient de là et est faite pour permettre de vivre, de survivre et surtout de vivre en communion avec l’autre. Il y a là toute la sagesse des anciens, qui ont recueilli l’ensemble des expériences vitales de leur peuple pour les communiquer et pour transmettre ce réservoir de sagesse.

APIC: Vous passez pour un théologien avisé, mais surtout pour un homme de terrain. Vous avez fait de l’évangélisation du monde indigène en Amérique latine l’une de vos premières préoccupations. L’oecuménisme occupe également une grande place, dans ce continent où les sectes sont très actives…

Mgr Aubry: Ne mélangeons pas. On parle d’œœcuménisme à partir de Jésus-Christ. Sinon, c’est de dialogue interreligieux qu’il convient de parler. Où il y a ce point commun, il existe un œcuménisme possible. Il ne s’agit pas de se rencontrer parce qu’on est mal en point, mais de se connaître, car l’important est de pouvoir s’identifier et que chaque groupe puisse se regarder avec confiance. De ce côté là, on constate une grande avancée, un grand désir. En fait, on est mal à l’aise de constater combien nous avons du mal à nous regarder avec confiance lorsque nous nous rencontrons à partir de Jésus-Christ, alors qu’on s’aperçoit que nous sommes finalement si proches les uns des autres. Il y a tant de préjugés, tant de blessures du passé, de l’histoire. On se sent humilié en colportant encore et toujours ces rancoeurs. Regardez le pape Jean XXIII et le frère protestant Roger de Taizé. Ils étaient très proches quant à la foi en Jésus-Christ. Et peut être plus que Jean XXIII avec certains de ses cardinaux…

APIC: Rechercher ce que nous avons en commun avan de se «bagarrer» sur ce qui nous divise, en quelque sorte…

Mgr Aubry: On a des richesses à partager, avant d’avoir des blessures à soigner. Et des blessures que d’aucuns ravivent. En Bolivie, on compte à peu près 5’000 fidèles dans les Eglises protestantes historiques. C’est réduit… et donc facile de se rencontrer. Ce que nous faisons régulièrement. Seulement, on compte un million d’autres personnes… dans la mouvance du pentecôtisme. Au Chili, par exemple, ces derniers refusent d’être classés comme sectes. Sur ce point, l’Eglise catholique locale est d’accord. Dans d’autres régions, comme en Bolivie, ils se reconnaissent comme sectes et ne veulent avoir aucun contact avec l’Eglise catholique. Prompts qu’ils sont à la critiquer. Souvent, les plus durs, aux rancoeurs les plus tenaces, sont ceux qui ont été baptisés catholiques.

APIC: Une anecdote particulière? On peut imaginer que ce ne fut pas tous les jours facile?

Mgr Aubry: Finalement, on n’a pas tellement souffert… on dormait où on trouvait à poser notre tête. Pas de voiture, l’air pur, soit tout ce qu’il faut pour bien dormir dans ces cas là. Je me souviens, un jour après une longue marche, avoir dû enlever une botte à cause d’une ampoule à un pied. J’ai marché comme ça de huit heures du matin à 18 heures. Tu marches des heures, avec de l’eau parfois jusqu’aux genoux, et dans des nappes d’eau noire. Souvent là où les serpents et les autres trucs sont les plus dangereux. Tu te dis que tu vas te faire mordre par une bestiole ou l’autre. On en rigolait plus qu’on en souffrait. L’important? On était avec les gens, content de les retrouver. Et eux appréciaient qu’ils soient visités. Les gens disaient volontiers… «sans doute que Mgr ne va pas venir nous visiter et passer les marais». Il est essentiel, pour eux, de nous voir, physiquement. Qu’ils constatent qu’on partage. La présence est la première réalité de la pastorale. C’est à travers cela que tout se joue. Et non à travers de grands sermons. Sentir avec les gens, vivre avec eux. Etre l’un d’eux.

APIC: Pas simple, de retrouver de temps à autre le village de Montfaucon. On peut imaginer que votre intégration, réussie en Bolivie, vous coûte un certain temps de réadaptation lorsque vous rentrez dans votre village des Franches-Montagnes…

Mgr Aubry: Un certain temps, c’est vrai, parce qu’on se sent un peu perdu, surtout lorsqu’on nous lance des trucs comme «nous n’avons plus de prêtres ici… si vous acceptiez les femmes, ou les prêtres mariés…» Nous recherchons le contact, pour pouvoir partager. Je connais toujours moins de monde aussi. Mes amis d’enfance, ceux qui restent, ont aujourd’hui un certain âge. Mais ils n’en continuent pas moins d’organiser une quête pour nous, le jour de Noël. En fait, on a besoin de notre Eglise locale qui nous a envoyés… Et l’Eglise locale a besoin de nous, pour communiquer. Parce que l’Eglise est universelle. Nous sommes au service du monde, et pas seulement d’un petit coin et d’un petit groupe. C’est ça qui met du souffle et de l’oxygène. Le souffle de l’Eglise universelle est nécessaire pour ne pas être asphyxiés dans nos problèmes locaux.

APIC: Votre retraite? Dans votre village natal ou en Bolivie? A quoi allez vous consacrer votre travail, vos loisirs?

Mgr Aubry: Je reste en Bolivie, pour poursuivre mon travail missionnaire, ma mission pastorale, la formation des communautés à laquelle j’attache tellement d’importance, même si je n’ai plus le même travail. Je pense qu’écrire sera une de mes premières tâches, sur mon expérience avec les communautés de base, mais aussi sur ce qui a et est pratiqué au plan pastoral. Et puis il y a la fête à venir, puisque cette année, cinq missionnaires rédemptoristes jurassiens répartis dans le monde fêteront 50 ans de sacerdoce. Les retrouvailles se feront avant la fin de l’année encore, sans doute dans le village franc-montagnard du Noirmont. (apic/pr)

11 juillet 1999 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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