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En Biélorussie, les valeurs chrétiennes sont vécues sans intégration ecclésiale

Depuis la chute du régime communiste en ex-Union soviétique, la proportion des croyants dans la population de la Biélorussie (ou Bélarus) connaît une croissance certaine. Elle a ainsi augmenté de près d’un quart depuis le début du XXIe siècle. Mais dans le pays, notent les chercheurs, les valeurs chrétiennes sont vécues sans forcément impliquer une intégration ecclésiale.

De nombreuses études empiriques ont montré le processus de privatisation de la foi en Biélorussie, qui devient un «produit» du choix individuel. Selon des études récentes, près des trois quarts de la population disent appartenir à une tradition religieuse. Parmi eux, 86% se réclament du christianisme orthodoxe, 12% du catholicisme et 2% d’autres confessions.

L’orthodoxie est la confession prédominante

L’orthodoxie est ainsi reconnue comme la confession prédominante en Biélorussie. Mais ce regain de religiosité ne signifie pas nécessairement que l’on accepte ou que l’on comprenne les fondements dogmatiques de sa propre tradition religieuse, estime le professeur Andrej V. Danilov (*), de l’Institut de Théologie orthodoxe de l’Université d’Etat du Bélarus.

«Par exemple, seulement un quart des croyants considèrent Dieu comme une personne. Parmi ceux qui s’identifient comme orthodoxes, catholiques, musulmans ou juifs, il y a également ceux qui ne croient pas en Dieu…»

En général, la situation dans le domaine religieux n’est pas dramatique, souligne-t-il, puisque plus de la moitié des personnes interrogées ont indiqué l’importance de Dieu pour leur vie, «ce qui manifeste indirectement la croissance des valeurs spirituelles chez les Biélorussiens».

La religion, d’abord une orientation idéologique et normative

«Dans la société biélorusse d’aujourd’hui, l’orthodoxie joue donc avant tout un rôle en tant qu’orientation idéologique et normative. Elle constitue moins une base pour le développement de ses propres pensées», relève le professeur de Minsk, la capitale de la Biélorussie. Il note que le renforcement de l’autorité sociale de l’orthodoxie, qui s’accompagne de la réduction de son rôle dans le développement de la pensée propre de la personne, est typique des sociétés en transformation. Dans les sociétés post-communistes, la religion assume avant tout des fonctions idéologiques et morales, qui sont au stade de la reconstruction.

Suite à la renaissance religieuse qui a débuté à la fin du millénaire passé, la sphère religieuse en Biélorussie a beaucoup changé. Les dénominations traditionnelles correspondent essentiellement au paysage religieux de l’époque pré-soviétique, mais un certain nombre de nouvelles dénominations sont apparues dans le pays. Il  relève une forte augmentation du nombre de communautés religieuses, leur institutionnalisation et leur enregistrement rapides (de 603 communautés orthodoxes en 1991 à 1682 en 2019).

Les valeurs religieuses plus que les canons ecclésiastiques

L’organisation de la vie religieuse en Biélorussie n’est plus, comme auparavant, caractérisée par un plus haut niveau d’appartenance à l’ouest et un plus bas niveau au centre et à l’est du pays. Désormais, en Biélorussie post-soviétique, on trouve partout une plus grande concentration de fidèles dans les grandes villes, tandis que leur présence est moindre dans les périphérie du pays.

Selon les données de 2018, la grande majorité des orthodoxes (84,1%) considèrent la foi comme une partie importante de leur vie. «Cependant, si nous analysons leurs réponses concrètes, relève le professeur Andrej V. Danilov, les préférences cognitives sont activement liées au christianisme en tant que tel avec ses valeurs fondamentales (51%) et non aux caractéristiques religieuses canoniques des Eglises orthodoxes et catholiques ou d’autres religions».

Un pays multiconfessionnel, modérément religieux

D’après l’index de la «Swiss Meta Data Base of Religious Affiliation in Europe» (SMRE, Université de Lucerne), la Biélorussie est caractérisée comme étant modérément religieuse. C’est un pays multiconfessionnel, avec un contrôle étatique tangible sur la sphère religieuse, une politique de «préférence réticente» (en faveur de l’Eglise orthodoxe) et une administration publique faible dans la sphère religieuse.

La cathédrale catholique Saint-François-Xavier de Grodno, à l’ouest de la Biélorussie | A Kostichev, wikipedia

Si la sphère religieuse du pays est en pleine transformation, il reste des dominantes historiques stables (forte présence de l’orthodoxie, ainsi que du catholicisme dans certaines régions) et des minorités de longue durée (luthériens, juifs, musulmans). A côté se développe un milieu «mobile», composé de personnes en recherche, et de nouveaux mouvements religieux.

Renforcement des traditions

La proportion relativement faible de ceux qui se sont tournés vers l’orthodoxie pour faire face à de graves pertes dans leur vie personnelle (17,4%) suggère que l’orthodoxie en Biélorussie n’est pas un moyen de compensation ni une forme particulière de «gestion de crise». C’est au contraire de plus en plus le résultat d’une recherche ou d’une décision en vue du développement et du renforcement des traditions. «La décision religieuse est prise par les Biélorussiens principalement dans le cadre des croyances répandues dans la société, où l’Eglise orthodoxe a une priorité considérable».

Pas de vrai chrétien sans foi en Jésus Christ

Mais, insiste le professeur Andrej V. Danilov, l’auto-identification subjective d’un chrétien est certes une condition nécessaire, mais non suffisante, pour être membre de l’Eglise orthodoxe. «La tradition religieuse englobe les formes institutionnalisées de vie religieuse qui représentent le côté objectif de l’appartenance à une religion. Il n’y a pas de vrai chrétien sans foi en Jésus Christ, sans pénitence, sans prière et sans Eucharistie. L’affirmation selon laquelle le christianisme perdrait sa position en Biélorussie est cependant inexacte. A la fin du XXème siècle, seul un membre sur dix qui s’identifiait à l’orthodoxie allait régulièrement à l’église. Aujourd’hui c’est un membre sur cinq».

«Dans sa vie quotidienne, le chrétien se soucie cependant peu du salut et ne se souvient de son Dieu et de ses commandements que lorsqu’il est en situation de crise ou en danger de mort. Bien qu’un cinquième de la population biélorussienne aille régulièrement à l’église, seulement la moitié en reçoit les sacrements».

Des orthodoxes peu intégrés dans la vie de l’Eglise

La plupart de ceux qui se disent orthodoxes ne sont pas intégrés dans la vie de l’Eglise, confirme le professeur Danilov. Ils se préoccupent en premier lieu de leurs valeurs chrétiennes traditionnelles, et non des canons ecclésiastiques. Le christianisme est en train de devenir, dans une certaine mesure, une composante latente de la culture séculière de la République moderne de la Biélorussie. «Les données montrent que le pays suit la même tendance socioculturelle que celle observée en Europe occidentale». (cath.ch/be)

(*) Le professeur Andrej V. Danilov, venu de Minsk, la capitale biélorusse, participait le 1er juin 2019 à la conférence «Russie – Ukraine – Biélorussie: un espace civilisationnel commun», organisée par le Centre d’études des Eglises d’Orient «St-Nicolas» de l’Université de Fribourg.

Le professeur Andrej V. Danilov, de l'Institut de Théologie orthodoxe de l'Université d’Etat du Bélarus | © Jacques Berset
26 juin 2019 | 06:30
par Jacques Berset
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