Caritas Genève traite, depuis le début de la pandémie, des cas plus complexes | © Raphaël Zbinden
Suisse

Genève: Caritas au front face à la précarité pandémique

Depuis plus d’un an, la pandémie de Covid-19 a fortement augmenté la précarité en Suisse, notamment à Genève. Caritas est l’une des organisations en première ligne qui aident les personnes les plus fragilisées. Reportage.

Carla* ne peut retenir ses larmes alors qu’elle raconte à Ghislaine Savoy et à Louise Wehrli sa nouvelle vie en période de pandémie. Les deux assistantes sociales présentes l’écoutent avec attention, lui laissant le temps d’évacuer le trop plein d’émotions. Louise Wehrli lui tend un mouchoir. «Il faudrait laisser un paquet à portée de main», relève-t-elle. Une façon de faire comprendre que la Brésilienne n’est pas la première personne à verser des larmes dans les bureaux de Caritas Genève, depuis le début de la pandémie.

Descente aux enfers

La vie de cette femme menue âgée de 50 ans a basculé en mars 2020. Elle travaille alors comme femme de chambre dans un hôtel genevois. Mais le confinement survient et l’hôtel ferme. Elle se retrouve ainsi du jour au lendemain sans le moindre revenu. Les problèmes s’accumulent, et sa situation financière et sociale périclite.

Son statut de séjour complexe ne l’aide pas. Arrivée en Suisse en 2005, elle a entamé depuis trois ans une procédure de régularisation qui est toujours en cours. Le chômage? Elle y a droit, car bien que sans papier, elle a été déclarée et a cotisé.

Elle n’a cependant reçu sa lettre de licenciement qu’en novembre 2020 et son employeur, comme beaucoup d’autres à Genève, n’a pas joué entièrement le jeu . Les attestations délivrées sont notamment incomplètes voire erronées, ce qui retarde encore les décisions.

«Carla* a déjà trouvé dans cette consultation le sentiment de ne plus être seule face à ses problèmes»

Le fait que la Brésilienne ait accumulé entre temps les «petits boulots» pour joindre les deux bouts, complique encore sa requête d’indemnités. «Les montants seront indexés sur une moyenne de revenus déjà très basse, les versements seront donc également très faibles», note Ghislaine Savoy.

A trois dans un trois pièces

Statut de séjour incertain, manque de formation, imbroglio administratif, «le cas de Carla est particulièrement complexe», commente l’assistance sociale. La femme de ménage est donc bien en peine de toucher les aides auxquelles elle a droit. C’est sur ce point, principalement, que le personnel de l’oeuvre d’entraide catholique concentre son action.

Si Carla affirme avoir «toujours pu se débrouiller» pour se nourrir, ses conditions de logement l’angoissent le plus. Elle vit actuellement dans un trois pièces genevois, avec une de ses deux filles majeures et une colocataire. Son loyer est de 1’350 francs. Une somme que la Brésilienne ne pourrait jamais payer seule dans la situation actuelle. Caritas Genève apporte son soutien dans ce domaine via une enveloppe déployée par l’Etat de Genève dans le cadre d’une action d’urgence.

Réinstaller la confiance

Avant de sortir du bureau de la rue de Carouge, Carla* a séché ses larmes. Une lueur d’espoir semble être revenue dans son regard, sans doute face à l’assurance affichée par les assistantes sociales que des solutions existent. Elle a déjà trouvé dans cette consultation le sentiment de ne plus être seule face à ses problèmes. C’est l’un des buts de ces rencontres, relève Louise Wehrli: remettre ces personnes souvent angoissées et désécurisées sur la voie de la confiance et de l’action constructive.

Les assistantes sociales Ghislaine Savoy (g.) et Louise Wehrli examinent le dossier de Carla | © Raphaël Zbinden

Beaucoup d’autres demandeurs dans une situation similaire à celle de Carla* ont défilé durant ces derniers mois dans les bureaux de Caritas Genève. En Suisse, la ville du bout du lac a été particulièrement concernée par la précarisation, en rapport à sa forte proportion de population étrangère, au statut souvent fragile. Les images montrant des files de personnes sollicitant une aide alimentaire, au début du confinement, avaient choqué même au-delà des frontières helvétiques.

Le plus grand combat depuis la Guerre

L’arrivée du Covid-19 a aussi bouleversé le travail de Caritas Suisse. Elle a carrément forcé l’œuvre d’entraide catholique à mener la plus grande action d’aide dans le pays depuis la Seconde guerre mondiale, notait son directeur Peter Marbet dans le Rapport annuel 2020. Les demandes d’aide ont explosé du jour au lendemain. De nombreuses personnes ne sont plus parvenues à payer leur loyer ou leurs primes d’assurances maladies.

Comme l’ont montré les fameuses files d’attente, certains n’avaient même plus les moyens de s’acheter à manger. Caritas a soulagé des personnes par des paiements directs et des bons pour des denrées alimentaires. Un service relié aux Epiceries Caritas, qui proposent des tarifs avantageux pour les personnes démunies, dans plusieurs cantons.

«Les permanences sociales de Caritas ont élargi leur capacité d’accueil»

A Genève, la première période de confinement a été particulièrement difficile. Les consultations se passaient par téléphone ou en visioconférence. «Les relations étaient devenues très techniques, déplore Ghislaine Savoy. Sans le contact humain présentiel, le service était plus difficile à mettre en place».

Elargissement de la lutte

Concernant Carla*, l’œuvre d’entraide l’a aidée à s’acquitter des deux tiers de son loyer. Elle l’a aussi soutenue pour les primes d’assurance maladie et des frais médicaux. Quatre interventions au maximum sont possibles par cas traité. Pour la Brésilienne, plusieurs services de Caritas se coordonnent, notamment celui du désendettement.

L’organisation fait partie des quelques organismes d’aide, à Genève, chargés de redistribuer le fonds cantonal d’indemnisation de 15 millions de francs pour les plus démunis.

Egalement pour cela, le personnel de l’œuvre d’entraide a été «au front» depuis plus d’un an. Face à l’augmentation des demandes et donc du travail, Caritas Genève a dû faire appel à des «renforts Covid». Plusieurs personnes ont été engagées en CDD afin de soutenir l’équipe des assistants sociaux et des réceptionnistes. Des travailleurs à temps partiel ont également augmenté leur pourcentage. Depuis janvier, les permanences sociales de l’œuvre d’entraide ont en outre élargi leur capacité d’accueil.

Ghislaine Savoy admet que cette période particulière a été très chargée et difficile pour nombre d’employés de Caritas. Elle assure pourtant que chez elle et ses collègues, domine la satisfaction d’avoir pu alléger le fardeau de nombreuses personnes plongées dans l’angoisse et l’incertitude par ce coup du sort qui a frappé leur ville et la planète. (cath.ch/rz)

*prénom fictif

Caritas Genève traite, depuis le début de la pandémie, des cas plus complexes | © Raphaël Zbinden
19 mai 2021 | 17:00
par Raphaël Zbinden
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