Jordanie: Un troisième «crime d’honneur» en un mois : une fille de 16 ans tuée

Des filles mises à mort «pour laver l’honneur de la famille»

Amman, 21 août 2003 (Apic) Un nouveau «crime d’honneur» – le troisième de ce genre en un mois dans le Royaume hachémite – a été révélé mercredi par la presse jordanienne. Un jeune de 19 ans a en effet avoué à la police avoir étranglé sa soeur cadette âgée de 16 ans, soupçonnée à tort d’avoir eu des relations sexuelles avec un inconnu. Le corps de la victime a été retrouvé dans un sac dans la ville de Zarka, à 25 km au nord-est d’Amman, la capitale jordanienne.

Le frère a confessé avoir étranglé sa soeur «pour laver l’honneur de la famille parce qu’elle avait disparu de la maison deux fois au cours du mois dernier», souligne le rapport de police. La famille avait soumis la fille à un test médical qui avait pourtant conclu à sa virginité. C’était également la constatation du médecin légiste après l’examen de la dépouille.

Il s’agit du neuvième «crime d’honneur» depuis le début de l’année, le troisième en un mois. Cet assassinat sordide coïncide avec le rejet par la Chambre des députés jordanienne d’une loi temporaire édictée par le gouvernement qui prévoyait des peines plus sévères pour les auteurs de «crimes d’honneur». Ces crimes, qui se passent à l’intérieur de la famille, ne sont, selon le code pénal, passibles que de trois mois à trois ans de prison. Un analyste de la réalité sociale jordanienne ayant préféré garder l’anonymat, pense que le rejet de la loi rapportée par les médias a encouragé certaines personnes à commettre ce genre de crimes.

«Trois crimes d’honneur en un seul mois en est la preuve,» a-t-il ajouté.

Société machiste

Un «homme d’honneur» se justifie ainsi: «La soumission des femmes est une chose naturelle que seuls les Occidentaux ne comprennent pas. Et ces derniers, convaincus de la prééminence de leur civilisation, sont enclins à penser que les crimes d’honneur relèvent de pratiques féodales.» Officiellement en Jordanie, environ 24 femmes sont assassinées chaque année sous le prétexte de préserver «l’honneur» de la famille.

En Jordanie, où domine une société machiste qui préfère punir la femme violée plutôt que son violeur, le combat de quelques militantes féministes contre ces coutumes d’un autre âge est soutenu par la famille royale. Le jeune roi Abdallah II et sa femme Rania ont condamné publiquement la pratique du «crime d’honneur», qui relève de traditions d’un autre âge. Mais les criminels (souvent un frère ou un oncle) – qui ne peuvent pas se prévaloir de la loi islamique – bénéficient pourtant souvent de l’impunité. Les peines encourues par les assassins sont en général de six mois.

Malgré les recommandations royales, le Parlement jordanien a rejeté massivement l’abolition de l’article 340 du Code pénal jordanien qui prévoit la clémence pour les crimes commis en état de «furie». L’article prévoit l’exemption de la peine si un homme tue sa femme ou parente après l’avoir prise «sur le fait d’adultère avec autrui.» Il stipule une peine moins lourde si un homme tue sa femme ou parente après l’avoir découverte «avec autrui dans un lit illicite». D’autres articles du Code pénal prévoient des peines moins lourdes dans les cas où il y aurait eu de la «provocation» pour réduire les sentences de beaucoup d’assassins, auteurs des prétendus «crimes d’honneur.»

Pas d’endroits où chercher refuge

Ces femmes et ces filles n’ont personne à qui recourir et aucun endroit où chercher refuge. Il n’y a pas de centre d’accueil pour les femmes en Jordanie. Le seul endroit protégé dont les femmes, victimes d’agressions de toutes sortes, disposent, c’est la prison. Violées, ou tout simplement soupçonnées par un frère ou un père d’avoir entretenu une relation extraconjugale, ces jeunes filles sont envoyées en prison, en principe pour éviter le pire. Par ironie, leur libération ne peut être obtenue que par un parent, qui devient souvent leur assassin. Amnesty International dénonce le fait que des assassins de femmes ou de filles pour des questions d’honneur ont bénéficié des dispositions de l’article 98 du Code pénal. Il prévoit que lorsqu’un crime a été perpétré dans «un accès de rage» suscité par un acte illégal ou dangereux commis par la victime, son auteur doit pouvoir bénéficier de l’indulgence du tribunal.

Les origines de ces pratiques

Des anthropologues parlent de coutumes tribales datant d’avant l’Islam et signalent plusieurs cas dans des communautés chrétiennes du Moyen-Orient, selon la journaliste tunisienne Saloua Charfi. Ces coutumes remonteraient au Code d’Hammourabi, roi de Babylone (1792-1750 av. J.-C.) et aux lois assyriennes édictées en 1200 avant Jésus-Christ. Elles font de la virginité d’une femme la propriété de la famille entière. Ce qui fait que la femme qui perd sa virginité, même si elle est victime de viol ou d’inceste, risque d’être assassinée par son frère, son père, son oncle ou son cousin. Comme le souligne la juriste jordanienne Rima Irani: «La femme comme dépositaire de l’honneur prévaut sur la femme comme être humain».

«La distinction entre une femme coupable de relations sexuelles illicites et une femme soupçonnée de telles relations est sans importance», note Amnesty International. «Ce qui atteint l’homme dans son honneur, c’est la perception des autres, le soupçon d’infidélité. L’honneur n’a rien à voir avec la vérité». Il arrive même que le violeur, dans les cas d’inceste, tue sa victime au nom de l’honneur qu’il lui a fait perdre.

La charia, la loi islamique, n’est pas en cause

Ce sont dans les pays à majorité musulmane que ces pratiques sont les plus répandues, alors que paradoxalement la charia, la loi islamique, protège la femme en exigeant la production de quatre témoins pour prouver l’adultère, preuve très difficile à fournir. Prises au piège du conditionnement culturel, les femmes musulmanes sont victimes de la recrudescence de certains mouvements islamistes radicaux. Le contexte économique et politique favorise également ce genre de crime. C’est le cas, en particulier, du Pakistan qui détient la «palme de l’horreur», avec un millier d’assassinats par an.

En Jordanie on ne connaît pas un seul cas de «crime d’honneur» qui soit arrivé dans les riches quartiers d’Amman. Tous se produisent dans les coins pauvres et surpeuplés, vivier des intégristes et dans les camps palestiniens, là où on dort à dix dans une même pièce, là où l’on a tout perdu, ses racines et toute perspective d’avenir, note Saloua Charfi. Plus la famille est déstructurée, plus elle tiendra à ce qu’elle considère comme son honneur, dernière valeur refuge. (apic/jt/ai/na)

21 août 2003 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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