La figure du messie n'est importante que pour un minorité de juifs ultra-orthodoxes (Photo:Thomas Hawk/<a href="https://creativecommons.org/licenses/by-nc/2.0/legalcode" target="_blank">CC BY-NC 2.0</a>)
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La figure du messie n'est importante que pour un minorité de juifs ultra-orthodoxes (Photo:Thomas Hawk/CC BY-NC 2.0)

"La plupart des juifs ne croient pas au messie "

15.12.2017 par Barbara Ludwig, kath.ch/ traduction: Raphaël Zbinden

A Noël, les chrétiens fêtent la naissance de Jésus-Christ, considéré comme le Messie. Ce n’est pas le cas des juifs, dont la tradition a fondé le concept de messie. Mais ces derniers attendent-ils toujours cette figure de salut? Kath.ch a interrogé à ce sujet la théologienne juive Annette Böckler.

Les chrétiens ont accepté Jésus de Nazareth comme Messie. Les juifs ne l’ont pas fait. Attendent-ils toujours un autre, qui serait ” le vrai messie”?
Annette Böckler: Aujourd’hui, le messie ne joue pratiquement aucun rôle dans la vie religieuse des juifs. Au sein de la communauté juive, il n’en est presque jamais question, à part dans quelques prières. C’est seulement si on nous interroge à ce sujet – comme vous le faîtes maintenant – qu’il nous vient à l’esprit. Un de mes amis, qui est rabbin à Londres, m’ a dit un jour:”Si les chrétiens ne nous posaient pas sans cesse la question, nous aurions probablement oublié depuis longtemps le mot ‘messie'”.

Est-ce le cas dans l’ensemble du monde juif aujourd’hui?
Il y a certes une minorité qui attend toujours le messie en tant que personne. Ce sont des courants ultra-orthodoxes et hassidiques au sein du judaïsme. Ils comprennent le messie comme une personne, une figure mystique. Et ils perçoivent Dieu de manière beaucoup plus active que les juifs progressistes. Pour cette raison, ils estiment par exemple que la fondation d’Israël était une erreur. Parce que cette action aurait dû être réalisée par le messie lui-même.

Annette Böckler est une spécialiste de la théologie juive | © Barbara Ludwig

A l’époque des Lumières, la plus grande partie des juifs a rejeté la croyance en une telle figure de salut, la considérant comme quelque chose d’irrationnel. Aujourd’hui, beaucoup de juifs croient que l’avenir sera un temps de bonheur, un temps messianique. Et ils associent cette attente à un objectif d’action, en se disant: si la paix doit venir, je dois y apporter ma contribution.

Et vous personnellement, attendez-vous le messie?
J’attends le temps messianique en tant que résultat de mes actions, mais je n’attends pas une figure messianique. Quand j’entends parler du messie, je pense à ce temps.

Comment voyez-vous en tant que juive contemporaine cette époque messianique?
Pour moi, c’est un temps où notre monde et notre société seront comme ils devraient l’être d’après la Torah: juste, respectueux des hommes, des animaux et de l’environnement, non-violent, diversifié et pacifique. Un monde où la diversité est perçue comme une richesse et où les différentes créatures cohabitent en paix.

“Les juifs arrivèrent à la conclusion que tous les discours sur le messie ne mènent qu’au malheur”

Le prophète Isaïe utilisait l’image d’un agneau habitant avec un loup et d’un enfant posant sa main sur le trou d’une vipère. Le temps messianique est celui où tout cela devient réalité. -Mais pas de la façon dont une blague juive le caricature: “Cela marche déjà maintenant, il suffit juste de remplacer régulièrement l’agneau”.

Que faites-vous pour que ce temps arrive?
Je travaille à l’Institut zurichois pour le dialogue interreligieux (ZIID), une institution qui encourage l’échange afin que les personnes comprennent le sens de leur diversité. Ensuite, j’essaie de travailler pour la paix et la résolution des conflits dans mon entourage. Je ne peux pas changer le monde. Mais je peux aider, au moins autour de moi, par mon comportement, à faire en sorte que ce temps de paix soit plus proche.

Comment les juifs voyaient-ils la venue du messie au temps de Jésus?
A cette époque, l’attente des juifs était très forte. Les Romains dominaient la Palestine. C’était une période qui semblait apocalyptique. Différents groupes avaient leurs candidats pour le rôle de messie. Ces groupes étaient plus ou moins actifs. Les zélotes, par exemple, pensaient:”Nous aiderons la venue du messie en prenant nous-mêmes les armes.” D’autres, comme les ésséniens, s’étaient retirés dans le désert. Ils étaient persuadés qu’ils devaient mener la vie la plus sainte possible afin de faire venir le messie. L’idée que les Romains n’auraient pas le dernier mot était très forte dans l’esprit de ces groupes.

Qu’attendaient-ils du messie?
Qu’il les libère de la domination étrangère.

Il était donc supposé être un leader politique?
Absolument. On s’attendait à ce qu’il restaure la domination des juifs sur leurs terres.

Jésus ne donnait pas l’impression de vouloir être un dirigeant temporel. Est-ce pour cela que les juifs l’ont rejeté comme messie?
Oui. Personne ne semblait le voir dans ce rôle. Mais il y avait une autre raison: la rébellion de Bar-Kochba (132-135) fut une expérience déterminante pour la théologie juive. Après l’échec de ce soulèvement contre les Romains, le peuple juif vivait une situation traumatisante. La circoncision avait été interdite, tout comme l’apprentissage de la Torah. En gros, la religion juive était interdite.

De nombreux juifs prient pour l’avènement d’un temps messianique (Photo:Pixabay.com)

Dans ce contexte, est apparu le premier écrit rabbinique, la Michna. Ce texte a rejeté toutes les idées politiques, apocalyptiques et messianiques – dans une volonté de paix.

Les juifs arrivèrent à la conclusion que tous les discours sur le messie ne mènent qu’au malheur et ne sont finalement pas du tout importants pour la pratique de la religion. On considérait alors que la lutte politique pour le pouvoir ne pouvait mener qu’ à la fin du judaïsme. Au lieu des rois, les rabbins – c’est-à-dire les érudits – furent amenés à régner sur les juifs. Selon cette pensée, ce n’est pas le pouvoir politique qui doit être recherché, mais la connaissance et l’apprentissage tout au long de la vie.

L’espérance du messie a donc été détruite par les Romains il y a près de 2000 ans. Néanmoins, elle réside encore aujourd’hui au sein des minorités qui ont été mentionnées. Le christianisme a-t-il eu en cela une influence?
Oui. On retrouve pour la première fois la mention du messie dans le Talmud, au 6e siècle. Mais, avec une résonance polémique. Au Moyen Age, les juifs comparaissaient devant les rois chrétiens et leurs tribunaux pour répondre à des questions sur le messie – ils étaient donc forcés de traiter le sujet. A cette époque, l’Eglise se souciait de prouver que la vérité était de son côté. Elle s’irritait donc des idées différentes que nous, les juifs, pouvions avoir.

Annette Böckler est responsable, depuis mai 2017, de la section judaïsme à l’Institut zurichois pour le dialogue interreligieux (ZIID). Juive d’Allemagne, elle a étudié la théologie protestante dans ce pays avec une spécialisation en études juives. En tant que chercheuse et journaliste, elle est très active dans le domaine du dialogue interreligieux. (cath.ch/kath/bal/rz)


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