Du combat du peuple Iloi aux revendications des femmes Masai
La Journée mondiale des peuples indigènes célébrée.dans l’indifférence
Rome, 11 août 2004 (Apic) La Journée mondiale des peuples indigènes célébrée en ce début de semaine, – la dernière de la décennie depuis son institution par l’ONU en 1995 – semble s’être achevée dans le silence des principaux organes de presse internationaux.
L’agence Misna à Rome a recueilli des témoignages de peuples aborigènes et tribaux dans le monde, celui, notamment, d’Olivier Bancoult, représentant du peuple Iloi, originaire de l’Océan Indien. Oubliée de tous, cette population a été expulsée il y a près de 40 ans de ses terres, transformées en avant-poste de mort. Dans la presse en général, hormis quelques communiqués de façade, l’argument du droit des peuples indigènes n’a pas eu beaucoup de succès. Pas une ligne sur les journaux canadiens, où 5% des habitants sont pourtant Indiens d’Amérique; pas grand chose dans la presse des Etats-Unis, à part quelques lignes sur d’initiatives locales à mi chemin entre la revendication culturelle et le regard ethnographique.
L’événement a été complètement ignoré des médias européens, occupés, comme toujours, à «des questions plus urgentes»; silence de plomb en Australie et en Nouvelle-Zélande, où la condition des Maoris, des Aborigènes et des demandeurs d’asile est une urgence sociale. A vrai dire, même les quotidiens du sous-continent indien ont laissé l’argument de côté, alors que la mosaïque d’ethnie qui le peuple fait généralement l’orgueil des politiciens dans leurs discours.
La presse latino-américaine a fait exception, en couvrant, elle, ce thème. C’est notamment le cas du Guatemala, où 60% de la population appartiennent à l’ethnie Maya, du Mexique, du Nicaragua, de l’Equateur et de la Colombie. Ailleurs, la ténacité des peuples indigènes, aussi minuscules et négligés qu’ils soient, est pour le moins remarquable. «J’avais 4 ans quand j’ai dû quitter l’île où je suis né» raconte Olivier Bancoult, témoin de la lutte et de la souffrance des Ilois. Aujourd’hui âgé de 40 ans, il est le fondateur du «Chagos Refugee Group», une association qui se bat pour obtenir la reconnaissance des droits de son peuple.
Victimes des enjeux militaires
En 1967, il s’éloigna temporairement des Chagos avec sa famille pour aller à Port Louis assister sa soeur, Noelly, gravement malade. Personne ne savait alors que l’Angleterre avait décidé de «louer» aux Etats-Unis son archipel des Chagos (devenu depuis peu British Indian Ocean Territories, BIOT) pour y construire l’île de Diego Garcia, une base militaire américano- britannique.
«Il fut interdit à ma famille de rentrer» raconte Olivier Bancoult d’une voix triste, «et l’exil fut imposé de force aux autres habitants de l’île. Les Ilois furent embarqués et déportés à l’Ile Maurice. Abandonnés dans un port, privés de moyens, dans la pauvreté et loin de la terre qu’ils habitaient depuis des générations et où ils vivaient de pêche et de culture de noix de coco». Aujourd’hui, 8’000 habitants de la République de Maurice sont descendants des Chagossiens. D’autres communautés se sont formées aux Seychelles, à Genève et à Londres.
La dérobade de Blair
Le 10 juin dernier, le gouvernement de Tony Blair a demandé – sans que la nouvelle ne fasse de bruit -, et obtenu, la signature de la reine Elisabeth d’un «Order in Council», une mesure ayant la valeur d’une loi pour laquelle point n’est besoin de l’approbation au Parlement: cet «order» équivaut pourtant à un nouvel acte d’exil et annule une sentence de la Haute Cour qui avait défini «illégale», en 2000, l’expulsion des Ilois et leur avait accordé le droit de retour (les Ilois ont depuis 2002 également la nationalité britannique). «Nous n’avons aucune intention de nous rendre» ajoute Olivier Bancoult, «et nous ne nous lasserons pas de lutter pour l’affirmation de nos droits. Nous avons déjà présenté un recours à la Haute Cour de Londres et à la Cour européenne des droits de l’Homme».
En Grande-Bretagne, l’association Chagos Support, qui a suivi l’évolution de la situation ces 4 dernières années, se montre prudente: «avec la fin de la guerre froide, il semblait que la base de Diego Garcia devait être réduite» explique le président, Paul Heaton. Le 11 septembre a tout bouleversé: les pistes de Diego Garcia ont fait décoller les bombardiers à destination de l’Irak (en 1991 et en 2003) et de l’Afghanistan (2001). Les Etats-Unis ont un accord de leasing qui expire en 2016 et l’entrée sur l’archipel est interdite.
Mais à Westminster, lundi, durant la Journée mondiale des peuples indigènes, une voix s’est élevée: Alex Salmond, parlementaire du Scottish National Party, un parti fortement lié à l’identité écossaise et à son territoire, a invité les ministres des Affaires étrangères, passés et présents, à réfléchir aux ignobles et honteuses souffrances infligées aux Ilois à cause d’une base militaire, un outil de guerre et de mort, devenu l’instrument de torture d’un minuscule échantillon d’humanité. «Cinq générations y ont vécu en paix» relève Olivier Bancoult. Pour lui, il est vraiment temps d’y retourner.
Les vieux Ilois veulent revoir leur berceau, les jeunes qui sont nés à l’Ile Maurice veulent connaître la terre de leurs ancêtres. Raphael Louis y est né et il a 76 ans.. Avant que les marines ne le chassent de chez lui, il pêchait les langoustes au large de Diego Garcia. Le combat des femmes Masai
Mais cette Journée a fait d’autres oubliés. A commencer par les femmes autochtones qui, il y a près de dix ans, commençaient dans le monde à faire entendre leur voix notamment dans le cadre de la «Décennie internationale des populations autochtones» (1995-2004) lancée par les Nations Unies. Si les populations autochtones – représentant au total 300 millions de personnes, réparties dans plus de 70 pays – sont «en marges de la vie nationale et internationale», selon la définition de Boutros Boutros- Ghali, ex-secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies, les femmes autochtones sont quant à elles doublement discriminées et leur combat est plus ardu encore. Elles appartiennent en effet d’une part à des groupes autochtones et elles sont d’autre part reléguées au second rang au sein même de leurs communautés, basées à leur tour sur des lois coutumières et discriminatoires.
Aujourd’hui, les préoccupation des femmes autochtones sont toujours les mêmes: revendication pour la survie de leur communauté et de leur identité culturelle; respect et reconnaissance de leur rôle central au sein de leur groupe d’appartenance. Cette revendication est notamment celle des femmes Masai au Kenya, au nombre de 500’000, soit la moitié de cette communauté présente en territoire kenyan, qui souffrent au quotidien d’une double marginalisation.
La dure journée d’une Masai
«Les femmes Masai subissent de nombreuses limitations liées tout d’apport à leur appartenance à une communauté très oppressive culturellement et socialement» explique à Véronique Viriglio, journaliste à l’Agence Misna à Rome, Mary Simat, 42 ans, native du district de Narok où est établie une communauté Masai de 3’800 personnes, dont la moitié sont des femmes. «Les femmes ne sont que des exécutantes, elles ne peuvent prendre aucune décision dans la famille dominée par l’homme. Celles qui ont la chance d’aller à l’école doivent interrompre très jeunes leur parcours de formation car la vie d’une femme Masai est de se dévouer du matin au soir à la famille» raconte encore la présidente de l’association MAWEED (Maasai Women for Education and Economic Development). «Nous nous levons à l’aube, allons traire les vaches, préparons les enfants pour qu’ils aillent à l’école puis, entre autre, prenons soin du bétail. Lorsque nous devons aller chercher de l’eau, nous devons marcher parfois plus de 2 kilomètres. Nous coupons du bois dans les forêts et construisons même de nos propres mains des maisons», narre Mary d’une voix reflétant toute la fatigue des femmes Masai.
Un moment représentatif de la dure condition de la femme est celui du dîner: En fin de journée, la femme Masai prépare à manger pour les enfants. Vient ensuite le tour de l’homme qui mange seul: il faut longuement le servir, avant qu’elle ne puisse enfin manger, commente Mary Simat. Qui témoigne à propos d’un autre problème, «Lorsqu’un mari meurt c’est son frère qui récupère les terres et les sommes d’argent» explique-t-elle. «De ce fait l’épouse et les enfants se retrouvent sans rien et peuvent même être forcés de quitter le village pour aller vivre dans des petites localités voisines, de culture non Masai, où les femmes cherchent un emploi. Dans d’autres cas, le chef de famille décide tout seul de vendre la terre pour des sommes dérisoires, mettant en difficulté tous les autres membres».
L’ignorance de Nairobi et du gouvernement
Les Masai sont une ethnie de pasteurs vivant dans des zones semi arides et contraints de se déplacer fréquemment, victimes des fortes sécheresses. Leur quotidien, et celui des femmes en particulier, est certes rendu laborieux par leur mode de vie mais les autorités nationales ne font rien pour le faciliter. «Le gouvernement de Nairobi ne prend que trop peu de mesures en faveur de notre ethnie. Le problème des infrastructures est épineux: il est difficile voire même impossible de se déplacer, d’avoir accès à des structures médicales, à des points d’eau, à des centres de formation» s’exclame Mary, elle-même mariée et mère de trois enfants, qui connaît bien les difficultés évoquées. «Les instances des Masai, et surtout des femmes, n’atteignent pas la sphère politique et gouvernementale nationale. Nous ne sommes pas représentés au niveau du Parlement et des organes décisionnels»: le résultat est que la communauté ne peut obtenir des améliorations de ses conditions de vie en général et les femmes n’ont aucune possibilité de tutelle externe les aidant à échapper aux lois ethniques fort sévères.
Vers un autre combat
MAWEED, qui compte actuellement sur la participation de 15 femmes Masai volontaires, a été créée en 2001 afin de promouvoir les droits des femmes, organiser des rencontres de sensibilisation et de formation au niveau local, élaborer des mémorandums de revendications destinés aux autorités nationales et internationales. Un succès, puisque Mary Simat s’est rendue à plusieurs reprises à Genève, pour représenter sa communauté lors des réunions promues par les Nations Unies de «l’Instance permanente sur les questions autochtones» dont la dernière en date remonte à mai dernier.
Aujourd’hui, pour marquer à sa façon cette Journée mondiale des peuples indigènes passée inaperçue ou presque, Mary Simat, annonce non sans fierté sa candidature au Parlement kenyan pour les élections prévues en 2007: «Ce sont souvent les grosses organisations qui bénéficient des aides internationales. Les choses peuvent réellement changer pour les femmes Masai si leurs instances au niveau local aboutissent. Je demande tout le soutien de la communauté internationale en faveur des organisations plus petites oeuvrant en particulier dans un district en faveur de la reconnaissance des droits des femmes». (apic/misna/pr)




