Suisse

Mgr Georges Bacouni: Les fidèles de l'Eglise de Galilée en recherche d'identité

Les chrétiens arabes en Israël sont une petite minorité au sein de la population arabe, majoritairement musulmane, qui est elle-même une minorité au sein de l’Etat juif. «Malgré certaines difficultés, leur situation est sans aucun doute bien meilleure que celle des chrétiens des pays voisins, à l’exception du Liban!», confie à cath.ch Mgr Georges Bacouni, à la tête de l’archiéparchie de Saint-Jean-d’Acre depuis l’été 2014.

Mgr Bacouni, qui réside au 33 de la rue Hagefen, à Haïfa, était de passage en Suisse durant la semaine à l’invitation de l’Association Suisse de Terre Sainte, à Lucerne. Son archidiocèse melkite d’Acre, Haïfa, Nazareth et toute la Galilée regroupe près de 70’000 fidèles dans 32 paroisses situées au nord d’Israël, auxquelles s’ajoute la paroisse de Zababdeh, près de Jénine, en territoire palestinien.

Deux tiers de prêtres mariés

Les chrétiens arabes ne forment que le 1,7% de la population israélienne. Ils n’auront jamais de ministre pour les représenter, mais pour le reste, assure-t-il, ils jouissent à l’heure actuelle des mêmes droits sociaux que les autres citoyens du pays. Une situation meilleure que dans la Ville Sainte, où les patriarches et chefs des Eglises chrétiennes de Jérusalem ont, début septembre, accusé Israël de vouloir «affaiblir la présence chrétienne en Terre sainte». Ils reprochent à l’Etat hébreu de chercher à limiter les droits des Eglises sur leurs propriétés, notamment en s’en prenant au «Statu quo» qui régit le partage des Lieux Saints depuis le XIXe siècle.

«Nous avons, pour nos paroisses, 36 prêtres, dont les 2/3 sont des prêtres mariés. Comme nous n’avons pas suffisamment de moyens pour pouvoir les salarier, une bonne partie d’entre eux ont, à côté de leur ministère, un travail salarié. Ils sont par exemple enseignants, catéchètes, guides touristiques pour les lieux chrétiens, voire directeurs d’écoles appartenant au diocèse. Cela doit être un métier en harmonie avec leur vocation!»

Un archidiocèse qui croule sous les dettes

Les problèmes financiers sont en effet un gros souci pour l’archevêque de Galilée. «Je suis une vocation tardive, car avant de devenir prêtre, j’ai travaillé pendant plus d’une décennie dans la banque et dans la comptabilité. J’avais une licence en gestion d’affaires (spécialisation «comptabilité et financement»). J’ai travaillé durant plus d’une décennie à la Banque commerciale de Beyrouth, où j’ai été chef de service, et comme comptable pour une société de haute couture. On savait que notre Eglise en Galilée avait un gros problème d’endettement. Je devais être un des rares évêques qui connaissaient quelque chose aux finances. Et c’est peut-être pour cela qu’on m’a nommé à la tête de ce diocèse, pour assainir les finances…»

Mgr Georges Wadih Bacouni est à la tête de l’archidiocèse melkite d’Acre, Haïfa, Nazareth et toute la Galilée depuis l’été 2014 (Photo: Jacques Berset)En arrivant à Haïfa en août 2014, Mgr Bacouni a trouvé «un gros endettement, une ardoise de 27 millions de shekels, soit quelque 7,4 millions de francs suisses. Sur le total, 5,2 millions de francs de dettes sont dues en partie à la mauvaise gestion des écoles du diocèse, mais également du fait de la réduction des subventions de l’Etat israélien à nos écoles. Malheureusement, nous ne sommes pas toujours traités de la même façon que les autres écoles de la même catégorie, qu’elles soient juives, druzes ou musulmanes. Les écoles juives orthodoxes ont droit à 100% des subventions, pas les nôtres».

Liberté religieuse

Du point de vue religieux, par contre, l’évêque de Galilée affirme ne pas ressentir de discrimination. Haïfa a une tradition de convivialité: il peut se promener en habits religieux dans la rue ou visiter des institutions de l’Etat sans qu’il y ait de remarques d’aucune sorte. En Galilée, quand l’Eglise organise des processions dans les villages ou en ville, la police en assure la protection. «Il n’y a jamais eu d’interdiction ni d’hostilités de la part des juifs ou des musulmans».

Mais, admet-il, si les chrétiens sont relativement bien traités en Israël, étant une petite minorité, ils ont souvent un sentiment d’infériorité. L’évêque de Galilée note que la situation est bien meilleure pour eux depuis quelques années. «Ainsi, l’an dernier, à l’occasion de l’Epiphanie, pour la première fois, une messe a pu être célébrée au sein du Technion à Haïfa, qui est une haute école polytechnique hébraïque. Un de nos prêtres mariés est professeur au Technion, cela montre que l’ouverture est plus grande que dans le passé!»

L’Eglise, seul lieu d’expression de l’identité des chrétiens arabes

En ce qui concerne ses fidèles, l’évêque de Galilée note que l’Eglise est pour eux souvent autre chose qu’un lieu spirituel, de culte et d’adoration: c’est pour beaucoup de chrétiens palestiniens le seul lieu d’expression de leur identité, «même s’ils sont communistes ou athées».

En effet, il y a beaucoup de problèmes dans les paroisses qui n’ont rien à voir avec le spirituel, mais qui ne peuvent se résoudre que là, par manque d’institutions adéquates. «Une partie non négligeable de nos chrétiens s’identifient à leur confession car ils n’ont pas d’autres organisations pour les défendre, mais ce n’est qu’une minorité qui pratique. On peut s’interroger sur le témoignage de nombre d’entre eux, qui ne s’adressent à l’Eglise que quand ils en ont besoin pour se marier – il n’y a pas de mariage civil en Israël, et s’ils ne veulent pas passer par l’Eglise, ils doivent aller se marier à l’étranger – ou pour les funérailles.

Pas de mariage civil en Israël

«Des catholiques se déclarant athées doivent tout de même se marier à l’Eglise s’ils ne veulent ou ne peuvent le faire civilement à l’étranger. Pour le divorce, des fidèles de notre Eglise vont chez les orthodoxes, car la procédure est plus rapide. Ils paient une somme d’argent, et ils obtiennent le divorce en 2 ou 3 mois. Chez nous, cela allait beaucoup plus longtemps. Et comme beaucoup de nos catholiques n’ont plus de grandes convictions, en cas de divorce, ils veulent se débarrasser de leur mariage le plus vite possible. Depuis quelque temps, le pape François a simplifié la procédure d’annulation de mariage devant les tribunaux ecclésiastiques. On ne va plus devant la deuxième instance, sauf en cas de désaccord entre les parties».

Mgr Bacouni note également une réalité très présente en Israël, pays où l’avortement est gratuit: «C’est rare ici de voir des enfants handicapés de naissance, très rares de voir des trisomiques dans les familles. L’Etat, les médecins, encouragent l’IVG en cas de problèmes. S’il y a un risque de handicap, les médecins font pression sur les parents…»

La famille en danger

L’évêque de Haïfa regrette qu’il n’y ait pas de lieux d’écoute pour les familles dans toute la Galilée. «Il y a seulement un couple, à Haïfa, qui accueille dans le foyer du Christian Family Center des femmes avec enfants, mais ils n’ont qu’une grande chambre à disposition. Il y a de nombreux cas où les relations hommes/femmes sont difficiles, et il n’y a pas de lieux d’accueil pour les mères». Il souhaite par conséquent développer le Christian Family Center, une institution plus que jamais nécessaire au sein de sa communauté en perte d’identité.

L’Eglise reste très traditionaliste et cléricale

Mgr Bacouni remarque encore que l’Eglise a tendance à perdre la jeunesse: «Un de nos problèmes est que nos traditions et notre liturgie sont très anciennes, et de forme inamovibles. Pour les jeunes, les expressions de la foi peuvent paraître étranges, exprimées dans des concepts théologiques compliqués. Les jeunes aiment la musique, mais la liturgie orientale n’utilise pas d’instruments de musique… Ils ne peuvent s’exprimer que dans deux lieux, à savoir les paroisses et les écoles, et là, ils se heurtent aux ‘gardiens, qui veulent maintenir une tradition socio-culturelle plutôt que développer un attachement à la personne de Jésus Christ. Alors que tout autour le monde change, nos jeunes partent du village pour étudier, trouver du travail, l’Eglise doit changer, mais ces ‘gardiens’, tant des laïcs que des membres du clergé, demeurent fermement attachés aux anciennes formes, ‘parce que cela a toujours été comme ça’».

Le danger pour le christianisme local, c’est de ne pas approfondir la spiritualité, d’en rester au superficiel. «L’immense majorité de mes fidèles ne connaissent pas bien leur religion; ils ne lisent pas les Ecritures, l’Evangile. Notre Eglise n’est pas très ouverte aux laïcs et aux nouveaux mouvements. Beaucoup chez nous craignent d’être ›latinisés’ et ont peur qu’on leur arrache ainsi leur identité. Le plus grand défi, chez nous, c’est la redécouverte de Jésus Christ dans notre vie!». (cath.ch/be)


Biographie

Mgr Georges Wadih Bacouni est né le 16 mai 1962 Aïn al-Roummaneh, près de Beyrouth, mais ses parents avaient quitté Haïfa en 1948, lors de la fondation de l’Etat d’Israël.  L’archevêque melkite d’Acre, Haïfa, Nazareth et toute la Galilée, qui a vécu la convivialité entre communautés notamment durant une décennie à la tête du diocèse de Tyr, au sud du Liban, en fait aujourd’hui l’expérience à Haïfa, une ville tolérante, considérée comme la «capitale» du nord d’Israël.

«Dans cette région, la convivialité entre chrétiens, musulmans et juifs est une réalité. On accepte de plus en plus les chrétiens dans la société, et à Haïfa, il n’y a encore jamais eu de graffitis ou de slogans hostiles aux chrétiens sprayés sur la porte des églises, comme c’est le cas ailleurs en Israël, à Jérusalem ou dans les territoires palestiniens. Ici, nous avons affaire à des modérés, les gens désirent vivre ensemble!»

Dans la ville portuaire du nord d’Israël vivent quelque 15’000 grecs-catholiques melkites, mais également des grecs-orthodoxes, des catholiques latins, des maronites, des protestants et d’autres, sans parler des migrants venus de Russie, d’Ukraine, d’Inde, des Philippines ou d’Ethiopie, qui ont pour une part des racines chrétiennes. JB

 

Mgr Georges Bacouni, archevêque melkite de Saint-Jean-d'Acre en Suisse à l'invitation de l’Association Suisse de Terre Sainte
22 septembre 2017 | 06:30
par Jacques Berset
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