Comment peut-on être pacifiste et meurtrier à la fois?

Neuchâtel: Symposium Maurice Bavaud, l’homme qui voulait tuer Hitler

Neuchâtel, 9 novembre 1998 (APIC) Il y a 60 ans exactement, le 9 novembre 1938, la veille de la «Nuit de Cristal», le Suisse Maurice Bavaud, tentait de tuer Adolf Hitler. Avec un pistolet il cherche d’abattre le dictateur allemand lors d’un défilé militaire à Munich. Arrêté, condamné à mort le 18 décembre 1939, il sera décapité dix-sept mois plus tard, le 14 mai 1941, à l’âge de 25 ans.

Maurice Bavaud, l’ancien séminariste neuchâtelois, aurait-il, s’il avait réussi à abattre Hitler, changé le cours de l’histoire? Cette question, mais aussi le sens de son sacrifice, longtemps occulté par les autorités suisses, a habité le symposium organisé dimanche à Neuchâtel à sa mémoire et à sa réhabilitation.

Philosophes, théologiens, cinéastes, écrivains de Suisse, d’Allemagne et de France, ont essayé de cerner la personnalité et les motifs de ce «Guillaume Tell» des temps modernes, comme que l’avait défini à Bâle en 1976 l’écrivain allemand Rolf Hochhuth, présent dimanche à Neuchâtel. Le président de la Confédération, Flavio Cotti, dans un message envoyé au symposium, a réitéré à la famille de Maurice «les regrets sincères du Conseil fédéral pour les douloureux manquements de l’administration fédérale de l’époque». Non seulement certains fonctionnaires helvétiques n’avaient pas secouru le prisonnier tombé aux mains des nazis, mais ont même collaboré avec la Gestapo.

Nils de Dardel, conseiller national socialiste genevois et président du comité pour la réhabilitation de Maurice Bavaud, a présenté tour à tour les orateurs et salué les 250 personnes présentes à l’Aula des Jeunes Rives de l’Université de Neuchâtel.

Les lettres écrites en prison

Après la présentation du Psaume 2, accompagné d’une musique électronique, Otmar Hersche, publiciste et Adrien Bavaud, frère du supplicié, ont lu en alternance, des épisodes de la vie de Maurice Bavaud ou des extraits de lettres que le prisonnier suisse envoyait de Berlin à sa famille. Emotion dans la voix d’Adrien et dans la salle quand il lit les phrases de la dernière lettre, écrite la veille de son exécution à la prison de Plötzensee.

Quand l’écrivain Rolf Hochhuth décrit la rage d’Hitler, interdisant déésormais dans les écoles et les théâtres allemands la lecture et la mise en scène du Guillaume Tell de Schiller, à cause de «ce garçon de café suisse qui voulait me tuer», quand il remercie feu l’écrivain Nicolas Meienberg d’avoir montré le véritable visage de Maurice, c’est une page d’histoire importante de l’Allemagne et de l’Europe qu’il présente. Celle des résistants, même minoritaires et parfois solitaires. En rappelant aussi que des Allemands sont aussi entrés en résistance contre le nazisme.

Le climat politique en 1938 en Suisse

Le témoignage d’Yvette Z’Graggen, écrivaine de Suisse romande, sera longuement applaudi. Contemporaine de Maurice, elle décrit sa fierté quand il y a deux ans, elle a vu à Berlin la photo du Neuchâtelois «au visage lumineux» sur le mémorial consacré aux résistants de la barbarie hitlérienne. Elle décrit avec pertinence le climat politique en Suisse qu’elle découvrait dans son adolescence en lisant les journaux. La population était à la fois inquiète et fascinéé, avant la guerre, et surtout en 1938, après les accords de Munich, par la propagande allemande. «Politiquement on diabolisait davantage la gauche et le communisme que les régimes d’extrême droite».

Gilles Perrault, écrivain français, auteur d’un livre corrosif sur le roi du Maroc, pense que qu’il est difficile de comprendre tous les motifs qui ont poussé Maurice Bavaud à partir en Allemagne pour tuer Hitler. Après avoir démonté certaines hypothèses qui lui paraissent invraisemblables, notamment qu’il était antisémite, Gilles Perrault estime que le jeune Neuchâtelois s’est senti investi d’une mission pour éliminer le mal concrétisé par Hitler et son régime. «Si j’étais croyant, je parlerais d’une illumination divine, mais Maurice n’était pas un illuminé. Il savait très bien ce qu’il faisait. En sachant que son geste, s’il réussissait, le condamnait à mort. Quant aux faiblesses et lâchetés de la diplomatie suisse, voire de hautes autorités fédérales, on ne peut les nier. «Mais moi qui viens du pays qi a produit un Philippe Pétain et un Maurice Papon, je n’ai pas de leçons à donner…»

Le paradoxe d’un catholique pratiquant

Après le regard lucide de Lothar Baier, écrivain allemand, sur la difficulté des autorités allemandes, après la guerre, de reconnaître les actes de résistance en Allemagne ou en le faisant presque toujours à contre-cœur, le philosophe Hans Saner, de Bâle, a posé le problème éthique de l’attentat. Il a montré le paradoxe d’un catholique pratiquant et ancien séminariste qui enfreint le 5e commandement. «Tu ne tueras pas» et qui pourtant, pour sauver l’humanité, veut tuer le tyran. Hans Saner aura cette formule saisissante: «On peut être un admirateur de Gandhi, comme ce fut le cas pour Maurice Bavaud, et être, dans une disposition totale au sacrifice, «à la fois pacifiste et meurtrier». Sous les applaudissements de l’assemblée, il a conclu qu’il était contre la peine de mort et contre l’obéissance aveugle aux ordres militaires, mais que l’assassinat du tyran-dictateur pouvait être légitime sur le plan éthique.

Cérémonie œcuménique à la collégiale de Neuchâtel

Le cadre de la collégiale de Neuchâtel, a permis, dans la prière et le recueillement de clore la journée à la mémoire de Maurice Bavaud. Jean Halpérin, spécialiste de la pensée juive, Christoph Kleenmann, théologien protestant allemand et Peter Spinach, théologien catholique bernois, sous des angles différents, ont tous souligné son courage civique et sa foi vive au Christ rédempteur. Une cérémonie œcuménique pleine de ferveur.

Philippe Baudet et François Jacot, respectivement curé et pasteur à Neuchâtel, ont lu en alternance la prière faite en prison par le pasteur luthérien Dietrich Bonhoeffer, animateur de l’Eglise confessante allemande. Il sera pendu par les nazis en 1945. Qui aurait pu imaginer en 1941 que l’humble fils d’un postier catholique de Neuchâtel rejoindrait un jour les grands noms de la résistance au nazisme? Hélène Bavaud, sœur de Maurice, à la fin du symposium, confiait à l’agence APIC . «Avec ma sœur Marie Louise et mon frère Adrien, nous sommes dans la paix maintenant. Nos parents ont tellement souffert. Maurice est enfin réconcilié avec l’histoire et enfin «reconnu» comme nous l’avons connu et aimé». (apic/ba)

9 novembre 1998 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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