Le témoignage de l’évêque de El Obeid, Mgr Gassis

Soudan: 3’000 enfants vendus comme esclaves depuis le début de l’année

El Obeid, Rome, 10 juillet 1998 (APIC) 3’000 enfants ont été réduits en esclavage au Soudan depuis le début de l’année. Une terrible vérité, rendue tristement possible en raison de l’indifférence sinon de la bénédiction du gouvernement de Khartoum, assénée par Mgr Macram Max Gassis, évêque catholique de El Obeid, au Soudan, dans une interview accordée à Fides.

«Parfois, nous les rachetons, parfois ils parviennent à s’échapper et arrivent dans des régions contrôlées par la l’Armée populaire de libération du Soudan (SPLA) – la SPLA lutte depuis 1983 pour l’autodétermination du Soudan méridional, à majorité noire chrétienne et animiste, ndlr -. Des fillettes de 12-13 ans arrivent épuisées et enceintes», témoigne aujourd’hui Mgr Macram Max Gassis, en exil depuis 1990 et qui travaille uniquement dans les régions contrôlées par les opposants au régime de Khartoum.

«En 1990, raconte-t-il, j’ai racheté les 50 premiers esclaves et dénoncé le phénomène. Le Gouverneur d’El Obeid me dit que c’était imprudent de continuer à voyager tout seul, parce que je risquais ma vie. Il voulait me donner une escorte militaire pour faire mes visites pastorales. Ensuite, ils ont expulsés tous les missionnaires de Dilling, Kadugli, Babanusa, Abyei. J’ai alors compris qu’il était préférable d’aller à l’étranger».

Q.: Combien y a-t-il d’enfants esclaves au Soudan ?

Mgr Gassis: Il n’y a pas de chiffres exacts, parce que nous ne parvenons pas à être informés sur tous les enlèvements; mais au moins 3’000 garçons et filles de 5 à 16 ans ont été réduits à l’esclavage durant les premiers mois de 1998. Ceux qui les prennent sont les tribus arabes et nomades des Baggarà (gardiens de troupeaux de vaches) armées par le gouvernement de Khartoum pour piller les villages du sud habités par les Dinkas (dans la région du Bahr El Ghazal) et par les Nubas.

Les enfants sont retenus comme esclaves dans les familles des Baggarà ou vendus comme à d’autres tribus arabes. Les adolescentes deviennent concubines ou «instruments de plaisir» pour les milices musulmanes et les forces armées. Les adolescents sont enfermés dans des «camps de la paix», camps de concentration ou d’entraînement militaire créés pour arabiser et islamiser les Noirs du Sud, et pour les unir aux milices musulmanes. L’assimilation est la politique du gouvernement, et c’est ainsi qu’ils l’obtiennent.

Q.: Le gouvernement couvre-t-il ce phénomène?

Mgr Gassis: Il y a un placet implicite du gouvernement. Les Baggaras sont armés par Khartoum, et ils sont un instrument pour détruire la culture, la langue, les coutumes et la religion des Noirs du Sud. La crainte des réactions internationales pousse le gouvernement à ne pas travailler en première ligne, mais il est clair que les actions des nomades servent sa politique.

Q.: Quel est le prix pour racheter un enfant-esclave ?

Mgr Gassis: 100 dollars pour un garçon, 50 dollars pour une fille. Les parents s’informent sur l’endroit où ils ont été emmenés, ils les reconnaissent et nous allons les reprendre. Parfois, par l’intermédiaire de l’organisation oecuménique «Christian Solidarity International», nous utilisions des médiateurs baggaràs qui traitent du prix: nous payons et on nous remet les enfants. D’autres fois, ce sont les parents qui les retrouvent et qui paient le rachat. Dans ce cas, nous payons seulement leur nourriture et le transport. Plusieurs enfants réussissent à s’enfuir des «camps de la paix» et arrivent dans les régions contrôlées par le SLPA. Ils sont alors libres, mais ils ne savent pas où se trouve leur famille, et on doit les aider à cause du traumatisme enduré. Il nous arrive aussi des fillettes de 12-13 ans, enceintes…

Q.: Et que fait l’Occident pour s’opposer à ce scandale?

Mgr Gassis: Rien. L’Occident adore «le veau d’or». Le Soudan a le pétrole, et l’Occident a peur de perdre ses propres intérêts. Et puis, en Occident, on rencontre la difficulté de distinguer entre islam et fondamentalisme. Nous avons toujours dialogué avec l’islam. Des chrétiens, des musulmans et des animistes viennent dans nos écoles et nos hôpitaux. Mais le fondamentalisme islamique est une idéologie politico-économique qui se sert de la religion comme couverture.

Q.: Quelle est la situation actuelle dans votre diocèse ?

Mgr Gassis: Je ne plais pas au gouvernement, et mon diocèse est divisé en deux. Dans la région contrôlée par Khartoum, il y a un administrateur apostolique «sede plena» (Mgr Antonio Menegazzo). Dans les régions sons contrôle du SLPA, où l’administrateur apostolique ne peut se rendre (ndlr: les Monts Nuba, et les régions autour des villes comme Dilling, Kadugli, Babanusa, Abyei), j’y vais moi-même. A la vigile de Pâques, au cours de la même messe, j’ai administré 460 baptêmes et 503 confirmations. Le jour suivant, une ordination sacerdotale et 57 mariages. Le même jour, nous avons porté secours à un enfant et à une fillette qui avaient perdu, l’un un bras et l’autre une jambe, à cause de l’explosion de mines anti-personnel posées par l’’armée de Khartoum. L’Eglise souffre, mais elle est pleine de vie. (apic/fides/pr)

20 avril 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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