Apic série 50 ans du concile Vatican II No 1:
Abbé Bernard Miserez, Institut romand de formation aux ministères
Fribourg, 26 juillet 2012 (Apic) L’Institut romand de Formation aux Ministères à Fribourg (IFM) est probablement un des lieux de Suisse romande où l’impact du concile Vatican II apparaît le plus nettement. Cette école, fondée il y a 25 ans, articule sa formation autour de trois des axes centraux définis par Vatican II : la place de l’Eglise dans le monde, la place des laïcs dans l’Eglise et la place de la Bible dans la vie de l’Eglise.
Dans le cadre du 50e anniversaire de l’ouverture du concile Vatican II, le 11 octobre 1962, l’Apic propose une série d’articles consacrés à cet événement. Selon les mots de Benoît XVI, Vatican II est une «boussole pour notre temps». Qu’en pensent les personnes engagées dans l’Eglise ? 1er volet à l’Institut romand de Formation aux Ministères à Fribourg (IFM).
Les textes du Concile restent-ils pour autant pertinents cinquante ans après leur rédaction ? Peuvent-ils encore servir de boussole pour aujourd’hui selon les mots du pape Benoît XVI ? Tour d’horizon avec son directeur, l’abbé Bernard Miserez, et les six diplômés de la volée 2012 de l’IFM.
Apic: Il y a 50 ans, le concile Vatican II ouvrait un intense espoir de renouveau. Comment voyez-vous sa réception aujourd’hui ?
Abbé Bernard Miserez : La réception de Vatican II reste insuffisante. Le souffle novateur du Concile semble épuisé. Le pape Jean XXIII voulait une Eglise en conversation avec le monde. Or ce dialogue est de plus en plus difficile. Parce que le monde est plus indifférent et parce que l’Eglise se raidit. Le titre de la constitution pastorale «Gaudium et spes» (les joies et les espoirs) sonne un peu faux, car l’Eglise apparaît comme peu compatissante. Elle ne s’identifie plus au dialogue. Au moins en Occident, on sent une certaine angoisse devant l’anémie des communautés et la disparition des prêtres, d’où un mouvement d’attestation, de réaffirmation de l’identité catholique.
Apic: En 50 ans, le monde a beaucoup changé. La pensée de Vatican II n’est-elle pas désormais datée ?
B.M. : Le concile Vatican II marque une étape de la prise de conscience de l’Eglise de sa propre mission. Il génère encore aujourd’hui des initiatives. Comme une boussole qui indique le chemin, il oriente la pastorale pour garder l’homme au centre de l’Eglise. Dans ce sens, il reste indispensable.
Apic: Garder l’homme au centre signifie entre autres donner une place aux laïcs dans l’Eglise.
B.M. : Le Concile a mis en valeur le sacerdoce commun c’est-à-dire la mission de tous les baptisés. De là est née la perspective nouvelle de confier à des laïcs des charges pastorales. Vatican II reconnaît l’Eglise comme peuple de Dieu, avant d’être une institution hiérarchique. La hiérarchie est au service de l’Eglise qui est toute entière ministérielle.
Les laïcs ne sont pas là pour suppléer au manque de prêtres. Ils sont là par vocation. La constitution dogmatique sur l’Eglise «Lumen Gentium» (lumière des nations) le dit en parlant de l’appel universel à la sainteté. Cela donne une dimension de communion à toute charge pastorale. L’Eglise de communion, c’est toute la force de Vatican II. Les ministères, c’est-à-dire les services, sont ordonnés à cette communion. Il est donc faux d’opposer les clercs et les laïcs.
Apic: Dans la réalité locale, au sein des paroisses et des communautés, ce n’est pas forcément si simple.
B.M. : L’idéal est de vivre cette collaboration de manière franche et respectueuse. Mais il y a les limites des personnes. On touche évidement assez vite les questions de pouvoir. Les abus de pouvoir ne concernent d’ailleurs pas seulement les prêtres, mais aussi parfois les laïcs. Construire une collaboration basée sur la confiance n’est pas facile. On peut dire que Vatican II charpente cette architecture interne, indispensable à une vraie communion.
Apic: Parmi les laïcs, les femmes sont largement majoritaires. Elles n’ont pourtant pas accès aux ministères ordonnés.
B.M. : Je comprends cette revendication, surtout en période de pénurie de prêtres. Mais nous sommes héritiers d’une tradition qui justifie ce fait. Cela dit, nous devons donner aux femmes davantage de responsabilités pastorales. Dans nos diocèses, il y a déjà pas mal de portes ouvertes. Les femmes apprennent à l’Eglise à ne pas être trop cléricale. A l’IFM, ¾ des personnes en formation sont des femmes. La plupart ont de vraies responsabilités dans l’Eglise. C’est un acquis réel du Concile.
Apic: L’Eglise conciliaire se définit elle-même comme peuple de Dieu, mais elle n’est pas une démocratie.
B.M. : L’Eglise doit intégrer la dynamique synodale, selon l’étymologie grecque du mot «marcher ensemble». Chaque baptisé doit y trouver un espace de dialogue. L’Eglise ne fonctionne pas comme une démocratie de majorité, c’est une famille qui dialogue. Il faut assez de discernement pour associer toutes les personnes aux orientations. Cela demande des structures adaptées et du temps. Les synodes et autres assemblées diocésaines en donnent un exemple concret. Mais que deviennent ensuite les orientations données par ces assemblées ? La question se pose.
Apic: Aux yeux de beaucoup, le contrôle de Rome freine ou bloque toute évolution.
B.M. : Un des paradoxes de la mondialisation est une centralisation plus forte de l’Eglise et une surveillance accrue de Rome sur les Eglises diocésaines. On en arrive parfois à nier ou à tuer la parole des évêques. C’est à mes yeux un affaiblissement de la collégialité voulue par le Concile. L’Eglise a de la difficulté à assumer les différences, à ne pas préférer l’uniformité à l’unité. Or, les différences assumées sont ce qui exprime le mieux l’unité.
Apic: La mission de l’Eglise reste en priorité la transmission de la foi en Jésus-Christ.
B.M. : L’Evangile c’est d’abord le dialogue. Poursuivant l’intuition de Vatican II, le pape Paul VI l’a synthétisé de manière exceptionnelle dans son exhortation apostolique ’Evangelii nutiandi’ (l’évangélisation dans le monde moderne). Il parle de l’Eglise comme d’une conversation, comme le lieu où Dieu rencontre l’homme. L’Eglise ne doit pas arriver avec des bagages de concepts théologiques. Elle doit suivre la route de son maître, comme une servante du monde. La vraie mission de l’Eglise, c’est de servir l’homme. Le mot principal du Concile c’est l’homme. ’L’homme est la route de l’Eglise’, pour reprendre les termes de Jean Paul II.
Apic: A trop se centrer sur l’homme, Dieu n’est-il pas mis à l’écart ?
B.M. : Je peux aller à l’homme parce que Dieu s’est révélé dans l’homme Jésus. C’est le sens de l’Incarnation. La passion de l’Eglise pour l’homme manifeste la passion de Dieu. L’anthropologie du Concile, c’est dire l’homme ’capable de Dieu’.
Apic: Cette transmission de la foi passe par la catéchèse. On a l’impression parfois qu’elle va dans tous les sens.
B. M. : La catéchèse reste un chantier ouvert. Elle doit constamment adapter ses manières de faire. Aujourd’hui elle est beaucoup plus axée sur la Bible. Elle ne passe pas d’abord par un apprentissage cognitif, mais par l’expérience, pour ouvrir à la Parole. Ensuite, il faut être capable de rendre compte de ce que l’on croit et permettre l’accès aux données de la Révélation. Les chemins peuvent être divers, mais le plus important est d’établir ce lien avec Jésus en tant que personne, et de le faire en Eglise.
La découverte de la foi ne peut pas être «privatisée». Elle s’intègre dans la communauté. Faire connaître et rencontrer le Christ à des enfants et des jeunes constamment assaillis de messages, de paroles et de techniques n’est pas facile. Il faut donner au Christ un visage, le présenter comme un ami.
Apic: Vous insistez sur le témoignage, mais l’Eglise apparaît souvent comme déconnectée des réalités du monde ?
B.M. : La présence au monde est un des axes de la formation à l’IFM. Nous insistons beaucoup sur la disponibilité au dialogue. Nous voudrions que les personnes ne sortent pas de l’IFM avec des valises de concepts théologiques ou de méthodes pédagogiques, mais d’abord avec une humanité transformée par la Parole.
Le dialogue exige un apprentissage, une formation dans laquelle nous devons investir. Etre capable de rencontrer l’autre dans son unicité, dans sa culture, sans vouloir le convertir exige un effort de ’dépossession’.
Jésus ne commence jamais par des théories. Il reçoit les gens tels qu’ils sont. Nos cours sont essentiellement axés sur le débat. Par exemple, nous réfléchissons ensemble aux divers modèles familiaux qui émergent dans notre société. Que penser, que dire, que faire face aux familles monoparentales, aux familles recomposées, aux couples homosexuels? Il ne s’agit pas de juger, mais d’être avec. De révéler Dieu présent dans leur vie. D’être témoin d’espérance et compagnons de route. Idem pour la bioéthique ou la santé. Il ne faut jamais enfermer l’autre dans une situation, mais l’ouvrir à sa responsabilité, au nom de l’Evangile.
Apic: Ce dialogue ne va pas sans un ancrage dans une spiritualité ?
B.M. : C’est le souffle premier de toute action pastorale. La proximité de Dieu en Jésus est centrale. Elle nous dit qui est l’homme pour Dieu. Le Concile contient cette spiritualité. C’est très dynamisant. Etre agent pastoral, c’est être au service de cette rencontre entre Dieu et l’homme, entre l’homme et Dieu.
Bernard Miserez
Né en 1953, Bernard Miserez est prêtre depuis 1981. Il est directeur de l’Institut romand de Formation aux Ministères (IFM) à Fribourg depuis 2007. Fils d’aubergistes et ancien infirmier, ce jurassien, prédicateur, professeur, conférencier, accompagnant et conseiller spirituel apprécié, a été prêtre à Delémont, Porrentruy et Saignelégier de 1981 à 2005, puis à Belfort, en France, jusqu’en 2007.
Jean-Claude Ayer, Fribourg, diacre permanent, aumônier de prison, agent pastoral en paroisse.
Jean-Claude Ayer est né avant le concile Vatican II et il a encore servi la messe selon l’ancien rite. Le seul souvenir qu’il en a gardé aujourd’hui est celui des tartines au miel servies aux enfants de chœur après la célébration… Une pratique disparue avec la réforme liturgique, rigole-t-il.
«Nostra aetate», le décret du Concile sur les religions non chrétiennes me donne un cadre direct dans mon activité d’aumônier de prison, où je rencontre beaucoup de personnes d’autres religions. La conviction de ’Nostra aetate’ qui dit que chacun peut être sauvé dans sa propre religion est fondamentale. Lorsque le Concile dit que «l’Eglise ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans les autres religions» et qu’elles peuvent refléter «un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes», c’est une orientation très précieuse pour mon activité.
Pascale Delaloye, Euseigne (VS), MADEP de Suisse-romande (Mouvement d’apostolat des enfants et préadolescents)
Le fait que l’on soit là pour nous former aux ministères est déjà en soi révolutionnaire. Les laïcs ne sont plus cantonnés au nettoyage. Mais il y a aujourd’hui un frein par rapport aux années qui ont suivi Vatican II. On n’a pas encore tout exploité. Les fidèles demandent moins de discours, mais plus de témoignage et de cohérence. C’est une des responsabilités des laïcs en particulier.
Fabienne Goetschi, JU, MADEP du Jura pastoral
Avant, les prêtres ne se posaient pas de questions. Aujourd’hui, c’est plus difficile. Il faut en quelque sorte réajuster les pièces du puzzle. Nous devons être attentifs au monde d’aujourd’hui et ne pas rester cent ans à le regarder de loin. Nous devons sortir des murs pour aller vers la société.
Les gens nous disent : «au moins vous, vous êtes comme nous». C’est un grand avantage que nous avons en tant qu’agents pastoraux laïcs. Nous sommes des gens «normaux». Il faut un certain courage pour être catholique, pour le dire et pour l’assumer. Nous devons être capables de nous laisser interpeller. Parfois cette appartenance est un repoussoir, mais elle est aussi un signe qui attire les personnes en recherche.
Christine Humbert, VD, agente pastorale en paroisse
Nous somme nés avec Vatican II et nous n’avons pas d’autres références ecclésiales. L’équipe pastorale est un fruit du concile Vatican II. Elle est un nouveau visage de l’Eglise-communion. C’est un grand défi à relever. Le Concile est une référence utile pour l’ensemble de notre travail, aussi face aux conflits ou aux difficultés. Je peux dire : ’Regardez, c’est écrit dans le Concile’.
Nous ne sommes pas dans la dimension de la confrontation, mais surtout de la confiance. Il faut se convertir, ne pas rester dans l’acquis d’un côté, ou dans la revendication de l’autre. Nous, agents pastoraux, nous sommes des agents de «passage».
Marie-Antoinette Lorwich, Lausanne, diaconie de la santé
Le concile Vatican II est toujours actuel puisque la Parole est actuelle. C’était prophétique et révolutionnaire, inspiré par l’Esprit-Saint. Quand je suis revenue à l’Eglise, je me sentais très seule, mais petit à petit, j’ai découvert des frères et des sœurs. Je ne pourrais pas être chrétienne toute seule. Notre monde est déchristianisé, mais en recherche spirituelle. Nous devons apprendre à répandre les valeurs évangéliques. Nous devons montrer notre joie d’être chrétien, ne pas avoir peur d’être libres. Se savoir aimé de Dieu d’un amour infini peut apaiser les souffrances et transformer la vie, nous ouvrir aux autres dans un esprit fraternel.
Bernadette von Niederhäusern, Domdidier (FR), aumônerie du cycle d’orientation
Vatican II reste mal connu. Avant d’entrer à l’IFM, je ne savais pas ce que cela signifiait. Alors que le Concile s’adresse à tous les fidèles. Le problème est plutôt de ne pas le connaître assez, ni de le mettre en pratique.
Que pensent les jeunes du bonheur ? Que disent la Bible et la théologie morale sur cette notion quelque peu insaisissable ? C’est ce que j’essaye de découvrir avec les jeunes en aumônerie.
Des photos illustrant ces interviews sont disponibles auprès de l’Apic au prix de 80.– francs la première et 60.– les suivantes
(apic/mp)
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