France: Quelque 300 femmes voilées auraient été verbalisées en un an

Un ouvrage fait le point sur le voile intégral en France

Paris, 25 août 2012 (Apic) En 2010, une loi interdisant le port du voile intégral dans l’espace public est entrée en vigueur en 2011 en France. Depuis, quelque 300 femmes auraient été verbalisées en un an. Un livre nouvellement paru, signé Maryam Borghée, permet de comprendre les démarches et motivations de celles qui font ce choix.

Chercheuse en sciences sociales, Maryam Borghée, qui prépare actuellement une thèse, ne porte pas de voile, mais ne cache pas non plus son désaccord avec la loi française. Son livre le dit, dans une sévère conclusion, qui ne se prive pas d’épingler les stéréotypes et présupposés derrière la démarche de la Mission d’information sur la pratique du port du voile intégral sur le territoire national (2009-2010).

«Voile intégral en France: sociologie d’un paradoxe» n’est pourtant pas un ouvrage de type engagé et militant, mais une étude sérieuse, attentive, documentée, avec la distance nécessaire par rapport à son objet, et surtout la volonté de comprendre sans poser des interprétations toutes faites. En bonne démarche de recherche, Maryam Borghée est d’abord allée à la rencontre du milieu qu’elle se proposait d’étudier. Elle a écouté, observé, puis analysé, en ne se limitant pas à rapporter les récits de vie entendus, mais en les replaçant dans leur contexte. Outre une solide documentation sur le thème, cet ouvrage contient le fruit de rencontres avec 65 à 70 femmes «portant le niqâb occasionnellement ou quotidiennement», dont «33 ont contribué, de façon significative» à l’élaboration de l’étude à travers des entretiens semi-directifs (p. 34). Les ressources de forums Internet ont également été mises à contribution.

Le livre de Maryam Borghée apporte des éclairages bienvenus sur plusieurs points, à commencer par les canaux de propagation du voile intégral. Spontanément, et à juste titre, le premier acteur qui vient à l’esprit est le salafisme: «Le clergé salafiste saoudien, doté d’un appareil idéologique et financier de plus en plus solide en Europe, soutient l’idée que le port du niqâb est une prescription religieuse obligatoire.» (p. 57) Mais un autre vecteur de diffusion, moins souvent mentionné, est mis en évidence: le Jamâ’at Tablîgh, mouvement missionnaire originaire du sous-continent indien. «Le Tablîgh est présent dans les quartiers populaires et les mosquées où il mène un prosélytisme plus ou moins organisé.» (pp. 59-60)

Niqâb de «bricolage» islamique

La recherche présentée dans ce livre révèle cependant que les porteuses de niqâb sont loin de toutes se trouver dans la mouvance du salafisme ou du Tablîgh. Maryam Borghée nous révèle l’existence d’un niqâb de «bricolage» islamique, qui peut certes passer par la fréquentation de groupes salafis ou du Tablîgh à certaines étapes, mais sans affiliation durable à ceux-ci.

Nous découvrons aussi une «pratique versatile» du niqâb: certaines le portent toujours, d’autres pour certaines circonstances ou occasionnellement, d’autres encore le retirent temporairement pour rendre visite à leur famille — sans parler des «aller-retour» de celles qui l’adoptent, l’abandonnent, le prennent à nouveau, ou d’interlocutrices qui renoncent au niqâb après quelque temps, parfois pour passer au simple voile, parfois pour ne porter plus aucun voile (pp. 73-74).

Surenchère des preuves de piété

Un chapitre est consacré aux converties: pour celles-ci, qui cherchent à bien pratiquer l’islam, mais se trouvent aussi confrontées à un mélange d’admiration et de méfiance et peuvent développer un «sentiment d’insuffisance» (p. 81), le niqâb permet d’affirmer de façon éclatante leur islamité, ce qui leur donne d’être perçues comme «dévotes érudites» par certains, mais comme «hautaines» par d’autres. Il peut même y avoir ce que l’auteur qualifie joliment de «rivalités pieuses», une «surenchère des preuves de sa piété» entre porteuses de niqâb (pp. 178-181)

Affirmation pas seulement par rapport aux musulmans, note Maryam Borghée, mais également face aux réactions «d’une famille et d’une société sceptiques, voire moqueuses face à leur conversion. Le niqâb est donc l’ultime réponse donnée à un entourage peu crédule pour réaffirmer publiquement sa nouvelle identité.» (p. 85) Cependant, converties ou «réislamisées», une majorité des femmes rencontrées «déclare vouloir — et devoir — cacher leur voile intégral à leur famille car il leur est très pénible d’affronter leur jugement réprobateur» (pp. 154-155).

De façon générale, il faut dire qu’il n’est pas facile de porter le niqâb, surtout pour une femme se déplaçant seule dans la rue, non accompagnée de son mari, car les réactions négatives envers l’islam culminent face à ce choix vestimentaire.

Le lecteur découvre avec intérêt les portraits et confidences des porteuses de niqâb, que Maryam Borghée partage avec respect et sensibilité, mais sans renoncer pour autant à l’analyse. Elles semblent s’inscrire dans un «islam mondialisé», ce qui est notamment mis en évidence par ces choix matrimoniaux avec des conjoints appartenant souvent à un autre groupe ethnique ou national.

Au delà des débats, ce travail de terrain et de réflexion — qui est une «première» dans son genre, comme le souligne l’éditeur — apporte un dossier bienvenu et documenté pour approcher la réalité de ce voile intégral controversé, qui semble bien plus rarement lié à un projet politique qu’on ne l’imagine dans le grand public. (apic/religioscope/bb)

webmaster@kath.ch

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/un-ouvrage-fait-le-point-sur-le-voile-integral-en-france/