«L’œcuménisme devrait passer à une phase plus active !» , estime Mgr Morerod

Apic – Série 50 ans Vatican II
Mgr Charles Morerod, évêque de Lausanne, Genève et Fribourg

Fribourg, 19 septembre 2012 (Apic) A 51 ans, Mgr Charles Morerod, évêque du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg depuis décembre 2011, fait partie de la génération post-conciliaire. Comme théologien et professeur, il s’est intéressé notamment à l’œcuménisme pour lequel Vatican II a été un tournant décisif. Qu’en est-il 50 ans après ?

Mgr Charles Morerod a été l’un des intervenants au début septembre du «Ratzinger Schülerkreis» réuni pour discuter d’œcuménisme autour de Benoît XVI à Castel Gandolfo. Il revient pour l’Apic sur la situation actuelle des rapports entre les diverses confessions chrétiennes.

Apic: Le concile Vatican II s’ouvrait le 11 octobre 1962, il y a exactement 50 ans. Quels sont à vos yeux ses fruits mûrs ?

Mgr Charles Morerod : Il faut en général beaucoup de temps pour qu’un concile soit intégré dans la vie de l’Eglise. Dans le cas du concile de Trente (1545-1563), il a probablement fallu au moins un siècle. Aujourd’hui les choses sont peut-être plus rapides, mais ce n’est même pas sûr. Il est donc un peu tôt pour avoir une opinion définitive.

Une chose très significative à mes yeux est l’engagement des laïcs dans la vie de l’Eglise. Jusque là, dans le domaine proprement religieux, ils étaient plutôt passifs, ils sont devenus participants. C’est ce que voulait le Concile et cela s’est effectivement mis en place partout dans l’Eglise.

Ensuite, le Concile a invité à lire la Parole de Dieu. Actuellement dans le diocèse de LGF, «l’Evangile à la maison» invite les gens à lire chez soi, avec des amis, l’évangile de Marc. Cela résulte d’une impulsion de Vatican II.

Il y a enfin le mouvement œcuménique, même si je crois pouvoir dire qu’il vit une espèce de crise de la cinquantaine.

Apic: Que voulez-vous dire ?

Ch.M.: Nous avons commencé à découvrir ce que catholiques et protestants avaient en commun. Il fallait faire un effort, puisque qu’avant le Concile, la tendance était plutôt de regarder les différences et de dire: ’Nous ne sommes pas comme eux’. En fait, une quantité de points communs sont apparus. Cette phase de découverte mutuelle a porté des fruits. Nous nous voyons de manière fraternelle. Nous nous entraidons volontiers.

J’ai ici une icône reçue d’un évêque orthodoxe. Je lui ai dit que je l’aiderais volontiers à trouver un lieu pour un monastère dans le diocèse. Autrefois, on aurait plutôt essayé de l’empêcher. Mais après la découverte des éléments communs, qui n’effacent pas les différences, nous sommes aujourd’hui dans une sorte de pause. Et nous nous demandons: ’Bon, que faisons-nous maintenant ?’

Apic: Où cette phase peut-elle nous amener ?

Ch.M.: Je ne le sais pas. Les commissions oecuméniques se fatiguent, parce qu’elles ont l’impression de parler toujours des mêmes questions. Il faudrait passer à une phase plus active. Mais on observe, on regarde, on attend ce que cela va donner. Dans les années 60, tout le monde était d’accord avec l’affirmation selon laquelle le but de l’oecuménisme était la pleine unité de l’Eglise. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il n’y a plus guère que les catholiques qui le disent.

Apic : La thèse de l’unité dans la diversité s’est imposée ?

Ch.M.: Exactement. Ce qui signifie en gros : ’Nous avons pas mal de points en commun et nous avons développé beaucoup de belles choses. Donc nous pouvons continuer comme cela. De ce point de vue, nous sommes quasiment revenus à la situation de départ, au moment où le dialogue commençait, avec cette grande différence que nous nous regardons comme des frères et des amis.

Apic: Est-ce une catastrophe, d’en rester là? N’est-on simplement pas devenus plus pragmatiques ?

Ch.M.: C’est trop tôt pour le dire. Le fruit n’est pas encore mûr. Mais il faut se poser maintenant certaines questions. Par exemple, faut-il un dialogue multilatéral ou plutôt divers dialogues bilatéraux ? Je suis assez favorable au dialogue multilatéral. Nous devrions avoir des théologiens catholiques qui parlent des mêmes questions avec des réformés, des anglicans, des orthodoxes, des vieux-catholiques… Ne faudrait-il pas une fois se mettre tous ensemble et parler au moins de certaines questions comme la reconnaissance du baptême ? Je pense nécessaire de mettre davantage l’accent là-dessus.

Apic: En Suisse, un pas est possible avec la Communauté de travail des Eglises chrétiennes (CTEC).

Ch.M.: Je fais partie du présidium de la CTEC et je souhaite aller dans cette direction. Mais quand je l’ai dit à la Fédération des Eglises protestantes de Suisse (FEPS), elle l’a interprété comme une indication que les catholiques ne voulaient plus d’un dialogue spécifique avec eux. Mais ce n’est pas le cas: Nous voulons évidemment continuer le dialogue spécifique avec l’autre grande Eglise du pays.

Je préférerais en outre que les Eglises puissent prendre des positions communes sur des questions de société, plutôt que s’exprimer en ordre dispersé. Je suis cependant conscient que cela n’est pas toujours possible, car nous ne sommes pas nécessairement d’accord sur tout.

Apic : Il s’agit là de la question de la présence de l’Eglise au monde, un des points centraux de Vatican II. Comment l’Eglise arrive-t-elle à s’enraciner dans la société actuelle?

Ch.M.: Nous vivons dans ce qu’on appelle la postmodernité: c’est le refus de tout système. Les systèmes politique et religieux sont rejetés comme étant à peu près identiques. Surtout si un système a une prétention de comprendre la vérité ou d’organiser la société. Dans la suite de mai 68 et depuis les années 70, cette représentation de la société est devenue assez fréquente.

C’est ce qui explique la crise de participation à la vie de l’Eglise, mais aussi à la vie de la société. Je pense à ce que me disait un prêtre de Neuchâtel, pour mettre un bémol à l’impression de crise de l’Eglise. «Dans cette ville, pas loin de 10% des catholiques vont à l’église tous les dimanche. Pour certaines votations, il y a 20 ou 30% de participation. Pourtant cela ne demande pas beaucoup d’effort de glisser un bulletin dans une urne.»

Apic: Comment l’Eglise doit-elle ou peut-elle réagir ?

Ch.M.: Nous avons relativement bien intégré le fait que nous sommes dans une situation minoritaire. Etre catholique n’est plus «normal» aujourd’hui. Il serait plutôt « normal » de ne pas l’être. Nous proposons la foi, nous n’essayons pas de l’imposer. Cela ne veut pas dire tout accepter nécessairement. Nous réagissons face à ce que nous n’estimons pas bon pour la société.

Apic : Cette réaction se focalise sur des thèmes moraux et éthiques. Mais elle rencontre une incompréhension grandissante.

Ch.M.: Oui, sans doute. Beaucoup de gens qui ne participent pas à la vie de l’Eglise, s’intéressent de près aux questions morales, et surtout de morale sexuelle. Si le pape, dans un discours de deux heures, parle deux minutes de sexualité, la presse ne retiendra que ça. Et l’opinion publique dira : Voyez, l’Eglise ne s’intéresse qu’à ça. C’est en partie pour cela que j’évite de trop parler de ces thèmes. Sinon on ne m’écoutera pas sur les autres. Je pense que la vie morale, pour un chrétien, provient de sa foi, de sa relation avec Dieu, découverte dans la prière et la lecture de la Bible. Il vaut mieux commencer par là. C’est ce que dit Benoît XVI. Si je parle d’abord de morale, on ne me comprendra pas.

Apic : Etre dans l’Eglise, est-ce alors aller à contre-courant ?.

Ch.M.: Nous allons à contre-courant, effectivement. Je suis très marqué par l’attitude du théologien allemand Dietrich von Hildebrand face au nazisme. Il disait – et cela vaut aussi pour le marxisme – que le nazisme a une vision matérialiste et finalement biologique de l’être humain. Le christianisme ne voit pas l humain ainsi. Il le regarde comme un être qui a la faculté de dire oui ou non à Dieu.

Mgr Charles Morerod

Charles Morerod est né le 28 octobre 1961 à Riaz (FR). Il entre dans l’Ordre des dominicains (OP) en 1982 et est ordonné prêtre le 30 avril 1988, à Genève.

En 1991, il devient aumônier de l’Université de Fribourg. Il obtient un doctorat en théologie dans cette même université en 1994, puis un doctorat en philosophie à l’Université catholique de Toulouse en 2004. De 1994 à 1999, il est chargé de cours à l’Université de Fribourg et dès 1996 professeur à l’Angelicum de Rome.

En 2009, il devient recteur de l’Angelicum. Il est nommé par le pape secrétaire général de la Commission théologique internationale (CTI) et consulteur de la Congrégation pour la doctrine de la foi (CDF).

Nommé évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, le 3 novembre 2011, il reçoit l’ordination épiscopale un mois plus tard, à Fribourg, le 11 décembre.

Au sein de la Conférence des évêques suisses (CES), il est responsable du dicastère du dialogue œcuménique. Il occupera également la vice-présidence de la CES pour la période 2013-2016.

Des photos de Mgr Morerod sont disponibles auprès de l`Apic au prix de 80.– francs la première et 60.– frs les suivantes

(apic/job/mp)

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