Un philosophe français, ’Nobel de théologie’
Rome, 11 octobre 2012 (Apic) Benoît XVI remettra le Prix Ratzinger – le ’Nobel de théologie’ – à Rémi Brague, le 20 octobre 2012, récompensant pour la première fois un philosophe et un Français. Interrogé par I.MEDIA, ce spécialiste des philosophies grecque et arabe souligne que le dialogue islamo-chrétien est «possible», voire même «urgent». Il passe par une «réelle connaissance des textes fondateurs», et non par les déclarations des «professionnels de la patte de velours».
Rémi Brague constate en outre que ceux qui nient les racines chrétiennes de l’Europe agissent nécessairement par «idéologie». Celui qui recevra le Prix Ratzinger accompagné d’un chèque de 50’000 euros, tout comme le Père jésuite américain Brian Daley, estime que Benoît XVI est la figure de proue «d’un mouvement bien plus vaste que le groupe de ses anciens doctorants».
Q.: Rémi Brague, vous êtes, cette année, lauréat du Prix Ratzinger, dont l’objectif est de stimuler la réflexion théologique surtout dans les domaines les plus étudiés par Joseph Ratzinger. Or vous enseignez la philosophie. Savez-vous ce qui a motivé ce choix?
Rémi Brague: Aucune idée. Je suis de fait philosophe, et je considère la théologie comme quelque chose de sérieux, qui s’étudie à l’université (dans les pays civilisés, j’entends…) et qui ne tolère pas l’amateurisme. L’autre lauréat, le Père Daley, est un vrai théologien. Je suppose que l’on m’a choisi pour deux raisons. D’une part, on salue aussi les efforts de tout un groupe de Français, théologiens ou philosophes, de ma génération. Elle hérite de géants aujourd’hui disparus: de Lubac, Daniélou, Bouyer, Congar, etc – pour ne nommer que des Français. Et elle sent monter une relève de jeunes très doués. D’autre part, j’effleure des questions théologiques dans certains livres: «La Loi de Dieu», «Du Dieu des Chrétiens» ou encore, l’an passé, «Les Ancres dans le ciel». Mais je le fais en philosophe. Et même «Au moyen du Moyen Age» fait un peu de religion comparée…
Q.: On a le sentiment que, depuis son élection, Benoît XVI n’a pas abandonné pour autant sa casquette de théologien, au risque de donner l’impression de ne pas être assez concret. Lui donnez-vous raison?
RB: La casquette perçait sous la mitre, elle continue sous la tiare. Je ne vois pas pourquoi le pape laisserait de côté un métier qu’il fait bien, s’il en trouve le temps. Ceci dit, il se comprend lui-même, je crois, comme la figure de proue d’un mouvement bien plus vaste que le groupe de ses anciens doctorants. Je me méfie pas mal de l’adjectif «concret». Il n’est pas toujours où on l’imagine. Il est scandaleux que des journalistes qualifient de «questions théologiques» n’importe quoi qu’ils ne comprennent pas, même en politique ou en économie. Cela prouve que ces cancres n’ont jamais ouvert un traité de théologie. Et, par exemple, est-ce une question abstraite de se demander si l’on est voulu et aimé, ou le produit du hasard?
Q.: Vous vous intéressez au dialogue entre christianisme et islam. Comment interprétez-vous à cet égard la visite du pape au Liban et en particulier les messages qu’il a adressés aux musulmans?
RB: Distinguons entre les religions et les personnes. Le dialogue entre christianisme et islam ne m’intéresse pas, car je le crois impossible. La dogmatique islamique s’est construite en grande partie contre le christianisme, que l’islam entend remplacer. En revanche, le dialogue entre chrétiens et musulmans me semble possible, réel et nécessaire, voire urgent. Je le pratique moi-même quand on me le demande, ce qui n’arrive d’ailleurs pas souvent. Le problème est de trouver des interlocuteurs qui ne représentent pas qu’eux-mêmes, d’éviter les professionnels de la patte de velours.
Q.: Le pape regrette les attaques d’une «stupéfiante régularité» à l’égard de la réalité des racines religieuses européennes et qu’il soit devenu «de bon ton d’être amnésique et de nier les évidences historiques». Croyez-vous à cette réalité?
RB: Il est de fait que l’on peut se flatter d’ignorer à propos du christianisme des choses très élémentaires que l’on aurait honte d’ignorer à propos d’autres religions, présentes ou disparues. Des racines? Plutôt une source à laquelle on peut encore puiser. Son existence est une évidence que l’on ne peut nier que pour des raisons de pure idéologie. C’est ce que rappelle, entre autres, Joseph Weiler, juif pieux et professeur de droit européen à New York, dans un livre que j’ai eu l’honneur de préfacer.
Q.: Vous enseignez les philosophies grecque et arabe et vous vous intéressez à la comparaison entre christianisme, judaïsme et islam. Que dites-vous à ceux qui affirment que toutes les religions se valent et qu’il y a du bon à prendre dans chacune?
RB: Que ces gens-là se donnent seulement des excuses pour n’étudier sérieusement aucune des religions qu’ils déclarent, d’autorité, kif-kif. En tout cas, ne comparez pas les gens qui professent les religions, lesquels en prennent et en laissent, du bon comme du mauvais. Ne vous contentez pas de résumés. Lisez les textes fondateurs, ceux que les croyants considèrent comme normatifs. Regardez ce qu’ils disent, et, là encore, faites-vous une opinion par vous-mêmes. (apic/imedia/cp/ggc)
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