Brésil: Publication par la CPT du Rapport 2011 sur les conflits liés à la terre

Le nombre de menaces de mort a presque triplé en un an

Belem, 19 décembre 2012 (Apic) En 2011, au Brésil, les conflits liés à la terre ont encore généré des drames et favorisé un climat de violence. C’est ce que révèle la nouvelle édition du «Rapport 2011 sur les Conflits liés à la terre» publié le 10 décembre par Commission Pastorale de la Terre créée (CPT) en 1975 par l’aile progressiste de l’Eglise catholique brésilienne. Sa mission: défendre les droits des petits paysans et des paysans sans terre et les accompagner dans leur conquête de la terre. Analyse et interviews de militants menacés.

Le nombre de militants tués en 2011 a légèrement diminué, passant de 34 à 29 personnes. Mais les conflits, eux, ont augmenté de 15% en un an. Le pire pourtant, c’est le nombre de menaces de mort enregistrées. «Il a presque triplé, passant de 125 en 2010 à 347 en 2011, indique Edmundo Rodrigues, coordinateur national de la CPT. Autre enseignement de ce rapport: c’est en Amazonie que les menaces de mort sont les plus nombreuses – elles représentent environ la moitié du total – et c’est aussi dans cette région que se concentrent le tiers des meurtres.»

Plusieurs facteurs expliquent ce phénomène. «Il faut se souvenir que l’Amazonie a toujours été une région sensible», souligne Jane Silva, responsable de la CPT pour le Para, l’état de l’Amazonie brésilienne le plus touché par les menaces et les meurtres de militants écologistes. «D’abord dans les années 1970, lorsque le gouvernement incitait les Brésiliens, notamment du sud du pays, à venir peupler la région. Chacun pouvait alors s’installer où il le souhaitait et s’approprier 100 hectares de terres, en s’inspirant du slogan de l’époque: Une terre sans homme, pour des hommes sans terre.»

Si plus de 85% de ces colons ont vite jeté l’éponge devant les conditions de vie très rudes, ceux qui sont restés se sont approprié les terres vacantes, sans titre de propriété. Une situation qui fait problème aujourd’hui. «L’Amazonie est confrontée à une équation compliquée, précise José Batista, avocat de la CPT nationale. D’un côté il y a des grands propriétaires terriens, sans titre de propriété, mais qui occupent ces terres depuis des décennies. Parfois d’ailleurs uniquement pour des raisons spéculatives. Et de l’autre, des paysans sans terre, à qui la constitution brésilienne garantit l’accès à la terre.»

L’Amazonie est l’objet de toutes les convoitises

A cela, il faut ajouter l’opposition de deux modèles de développement, car depuis les années 1980, l’Amazonie est l’objet de toutes les convoitises. «Notamment de la part des entreprises agro industrielles qui ont besoin d’immenses surfaces pour faire pousser du soja et élever du bétail, deux secteurs d’activité pour lesquels le Brésil est le premier producteur et exportateur mondial», poursuit l’avocat. Conséquences? Des entrées substantielles de devises pour le gouvernement qui encourage donc ce secteur d’activité. Mais cela contribue aussi à la déforestation massive, même si les statistiques officielles sont légèrement à la baisse depuis cinq ans.

Face à eux, des centaines de milliers de paysans incarnent un modèle d’agriculture familiale plutôt respectueux de l’environnement cherchent à vivre dignement. Mais pour défendre leurs droits, ces paysans ne peuvent guère compter que sur l’appui de quelques mouvements sociaux, comme le Mouvement des paysans sans Terre (le MST) et surtout la Pastorale de la Terre. Pas vraiment suffisant, si l’on s’en tient aux statistiques du rapport de la CPT.

Interview de trois acteurs du dossier, devant composer au quotidien avec un lourd climat de violence.

Encadré:

«J’ai peur de mourir, mais je continue mon travail!»

Témoignage du Père José Amaro, curé d’Anapu

Le Père José Amaro, curé d’Anapu, sur la Route Transamazonienne, a œuvré pendant plus de 15 ans avec Sœur Dorothy pour créer le projet de développement durable Esperança qui a permis, en 2003, de redistribuer 3’000 hectares de terres à des petits paysans. Chaque famille dispose aujourd’hui de 100 hectares, recouverts de forêt. Avec une règle stricte: Seuls 20 hectares peuvent être cultivés. Malgré l’assassinat de son amie, il a décidé de continuer le combat contre les forestiers illégaux. Ce qui lui vaut d’être menacé de mort aujourd’hui.

Apic: Huit ans après l’assassinat de Sœur Dorothy pourquoi existe t-il une telle violence au sein de la forêt Amazonienne?

José Amaro: Parce que les gouvernements qui devraient s’occuper de la forêt parlent beaucoup mais agissent peu! Ils laissent les travailleurs et les travailleuses à leur sort. Ils sont très efficaces pour attraper les petits, mais pour les grands, ceux qui sont à l’origine de toute cette destruction, c’est un long chemin bureaucratique pour pouvoir les atteindre. C’est donc une absence d’engagement du gouvernement à l’égard des travailleurs et travailleuses qui vivent et travaillent dans cette forêt en la respectant.

Apic: Pourquoi est-ce si important de préserver la forêt?

José Amaro: C’est important parce que c’est notre vie! Nous sommes le poumon du monde. On respire tous grâce à ce poumon. En Europe, tout a été déjà dévasté. Les barrages, en Europe, on les détruit, alors qu’ici on en construit. Préserver la forêt amazonienne, c’est préserver la vie. Celles de l’être humain et de tous les êtres vivants.

Apic: Aujourd’hui, vous continuez le travail de sœur Dorothy au péril de votre vie. Avez-vous peur de mourir?

José Amaro: Oui, je continue mon travail. Et si je disais que je n’ai pas peur de mourir, je mentirais. Des fois j’ai peur évidemment, mais je dirais que huit ans après la mort de Sœur Dorothy, après avoir travaillé avec elle pendant plus de quinze ans, pour moi tout ce que je vis désormais est du luxe. Et tant que mes yeux cligneront, je lutterai!

Encadré

«Je ne peux compter que sur la protection de Dieu!»

Témoignage de la militante Laisa Santos Sampaio

Laisa Santos Sampaio vit près de Nova Ipixuna, à 700 km au sud d’Anapu. Elle a déjà payé un lourd tribut à la défense de l’environnement puisque sa sœur, Maria, et son beau-frère, Zé Claudio, ont été assassinés le 24 mai 2011. Elle poursuit néanmoins la lutte contre la déforestation dans la région. Au péril de sa vie.

Apic: Savez-vous qui vous menace?

Laisa Santos Sampaio: Difficile à dire avec précision. Il y a les gens qui coupent des arbres illégalement. Il y a aussi les parents des personnes qui ont commis le crime et qui circulent aujourd’hui encore ici car ils possèdent des terres tout près. Ce sont d’ailleurs ces terres qui sont à l’origine de l’assassinat de Maria et Zé Claudio. Enfin, il y a des personnes qui, d’après l’enquête de police, ont probablement participé à l’assassinat et qui sont libres. Il ne se passe pas un jour sans que je croise ces personnes.

Apic: Comment vous protégez-vous au quotidien?

Laisa Santos Sampaio: L’unique protection est de s’agenouiller tous les jours et demander la protection de Dieu! Lorsque je sors de chez moi le matin, je suis toujours accompagnée. Mais, même avec toute la confiance que l’on peut avoir en Dieu, on sait que le Mal a beaucoup de pouvoir. Jusqu’à aujourd’hui, je ne dispose d’aucune protection. Après le double meurtre, le gouvernement m’a promis beaucoup de choses, mais je ne bénéficie d’aucune protection policière.

Apic: Est-ce que vous avez déjà pensé à abandonner la lutte?

Laisa Santos Sampaio: Abandonner la lutte, c’est abandonner ce à quoi je crois. Ce serait vraiment la dernière hypothèse. Parce que je suis convaincue qu’en dehors de cette lutte, la vie perdrait de son sens. Une fois j’ai discuté de cela avec ma fille qui me demandait pourquoi nous ne partions pas d’ici. Je lui ai demandé si elle préférait une mère pleine de vie qui luttait avec courage et tentait de surmonter les obstacles ou une mère morte vivante. Elle m’a dit : « non maman, continue à te battre pour la vie. » Parce que là où il y a la vie et la lutte, il y a de l’espoir.

Encadré

«L’Etat se désintéresse du sort des militants de la CPT menacés de mort»

Témoignage de l’avocat José Batista

Avocat national de la CPT, José Batista suit de nombreux dossiers de militants de la CPT assassinés. Il ne ménage pas non plus ses efforts pour demander une protection policière pour les personnes menacées de mort. Une tâche particulièrement ardue.

Apic: Pourquoi si peu de militants menacés de mort bénéficient d’une protection policière?

José Batista: Aujourd’hui, pour l’ensemble de l’état du Para, seulement 4 personnes bénéficient d’une protection policière à travers le programme de protection des défenseurs des droits de l’homme assuré par le gouvernement fédéral et celui de l’état du Para. Le problème, c’est que nous avons une liste d’au moins une vingtaine de personnes menacées de mort, mais le gouvernement du Para ne met pas à disposition des policiers pour remplir cette mission. Les pouvoirs publics ne s’intéressent au sujet que lorsqu’il existe une pression très forte de la société et, hélas, quand il se produit un crime.

Apic: Comment vivent ces personnes menacées?

José Batista: Les menaces généralement déstabilisent la vie, pas seulement de la personne concernée, mais aussi de celle de sa famille. Dans la mesure où elles ne bénéficient pas de l’aide ou de la protection que lui doit l’Etat, elles se trouvent dans une situation d’extrême fragilité. Beaucoup de personnes qui ont été menacées ici, dans la région, à cause de cette situation, n’ont pas supporté la pression et ont fini par partir. Nous dépensons beaucoup de temps et d’énergie pour faire pression sur les pouvoirs publics par tous les moyens pour qu’ils garantissent la sécurité des personnes afin qu’elles puissent rester dans leur région.

Apic: C’est une question morale?

José Batista: Oui, car nous considérons que si un militant qui défend la forêt ou se bat pour la défense des droits des paysans, doit fuir de la région à cause des menaces qui pèsent sur lui, cela constitue un préjudice très important pour l’organisation des mouvements sociaux et pour la propre défense de l’environnement. Sans compter que la fuite d’une personne menacée constitue une victoire pour celui qui menace. Celui qui doit partir, c’est celui qui menace. Pas la personne qui représente le Bien. Mais malheureusement, l’action inefficace des pouvoirs publics entraîne la fuite de la victime et non celle de l’agresseur.

Note: Des photos illustrant ce dossier peuvent être commandées à apic@kipa-apic.ch

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