Fribourg: La lutte des femmes d’Afrique contre leur condition
Fribourg, 5 mars 2013 (Apic) Les hommes dictent leur loi au Burkina Faso. Les femmes se taisent. Enfin, plus vraiment désormais. La coordonatrice du secrétariat exécutif de la Marche Mondiale des Femmes / Action Nationale du Burkina Faso (MMF/ANBF) au Burkina Faso animera en Suisse romande des débats et des conférences jusqu’au 15 mars 2013 pour expliquer les enjeux de la lutte des femmes en Afrique. Elle parlera de son pays, miné par des violences d’un autre âge, et de la difficile évolution des mentalités.
Invitée par l´association E-CHANGER à Fribourg en vue de la Journée internationale de la Femme du 8 mars, Awa Ouedraogo Dabiré, responsable de la Marche Mondiale des Femmes (MFF) au Burkina Faso, veut sensibiliser l´opinion, au travers de débats et de conférences, à la dure condition des femmes de son pays. Dans une interview, elle évoque leur quotidien, rythmé par la violence des hommes, l´excision, la sorcellerie, et la pauvreté.
Apic:Quelles actions mène la Marche Mondiale des Femmes (MFF) au Burkina Faso?
Awa Ouedraogo Dabiré: Notre mouvement lutte contre les violences faites aux femmes, contre la féminisation de la pauvreté, et fait la promotion de la paix au Burkina Faso et dans le monde.
Apic: Quelle est la situation des femmes au Burkina Faso?
AOD:La situation des femmes est assez précaire dans mon pays. Les femmes sont violentées, et ces violences persistent car le sujet est tabou. D´autres violences sont liées au patriarcat, par exemple la non-reconnaissance des filles dès leur naissance. On préfère toujours avoir un garçon au Burkina Faso, encore aujourd´hui. La fille est considérée comme une « étrangère » toute sa vie. Ce statut lui enlève des droits, par exemple l´accès à la terre. Être propriétaire terrien dans un village lorsque l´on est une femme, ce n´est pas donné. Son pouvoir économique étant insuffisant, l´accès de la femme au crédit ou à la formation est difficile. L´Etat continue de privilégier la formation des hommes, car ce sont eux les chefs de famille.
Apic:Vous avez de gros défis à relever pour améliorer la situation des femmes. Comment vous y prenez-vous?
AOD: En tant que mouvement, MMF met l´accent sur les plaidoyers, qui sont généralement basés sur le résultat d´études. Dans le domaine de pauvreté, par exemple, notre étude « Equité hommes-femmes devant l´impôt » montre que la femme est considérée comme n´ayant pas de charges. Elle paie la totalité des taxes, alors que le mari, le chef de famille, paie jusqu´à 30% d´impôts en moins. Nous avons fait un plaidoyer pour dénoncer cet état de fait et demandé à l´Etat d´alléger les procédures pour que la femme puisse avoir sur son bulletin de salaire la charge des enfants. Nous avons obtenu que l´on reverse systématiquement les allocations familiales à la femme.
Apic: Vous constatez donc des améliorations?
AOD: Je pense qu´il y a des améliorations, même si cela ne va pas assez vite à mon goût. Pendant longtemps, entre 1998 et 2005, les femmes pensaient que la violence était quelque chose de normal, que la femme était le bien de l´homme. Aujourd´hui, on voit quand même que les femmes résistent et refusent ce fatalisme, même si elles n´ont pas les moyens de se défendre réellement. Elles acceptent des formations pour résister à la violence.
Apic: Au Burkina Faso, des femmes sont brûlées dans les villages pour sorcellerie…Cela montre un gros problème de mentalité…
AOD: Bien sûr. Le centre Delwendé de Tanghin accueillent des centaines de femmes qui ont dû fuir leur village parce qu´elles étaient accusées de sorcellerie. Je suis allée là-bas et j´ai choisi de parrainer l´une de ces femmes. Je vais la voir de temps en temps juste pour lui donner un peu d´affection et d´espoir. Ces femmes à Delwendé sont des boucs émissaires: celles qui échouent là-bas sont celles qui n´ont jamais eu d´enfants, ou qui n´ont eu que des filles et qui se sont retrouvées toutes seules une fois leurs filles mariées. On trouve aussi dans ce centre des femmes qui ont été « libérées », c´est-à-dire celles qui sont arrivées à la ménopause et, donc, qui ne sont plus « utiles ».Ces femmes « libérées », les hommes n´en veulent plus. On leur donne un lopin de terre qui revient entièrement à leur charge. Seules, coupées de leur milieu social, vivant dans la misère, elles ne peuvent pas se protéger . Elles finissent souvent par être accusées de sorcellerie. On les appelle des « mangeuses d´hommes ». Pourtant, les mentalités évoluent. Le phénomène de ces exclusions est en diminution, et certaines des femmes de Delwendé ont pu regagner leur famille.
Apic:Ce phénomène concerne tout le pays, ou seulement la campagne?
AOD: C´est surtout dans les villages qu´il se manifeste le plus. Les femmes de Delwendé viennent du plateau central. C´est dans la communauté des Mossi, l´ethnie majoritaire au Burkina Faso, que les exclusions sont les plus violentes. On espère que le changement viendra des jeunes générations. Je dis cela car la femme que j´ai parrainée à Delwendé a reçu la visite de son neveu.
Apic:L´excision se pratique-t-elle toujours au Burkina Faso?
AOD: Les excisions se pratiquent encore aux frontières, vers les pays qui n´ont pas de loi, comme le Mali. Au niveau communautaire, le phénomène concerne surtout, encore une fois, les Mossi. L´Etat a mis en place toute une campagne de sensibilisation et d´informations sur les méfaits de l´excision et sur la loi qui réprime cette pratique depuis l´an 2000.Mais il faut savoir qu´il y a des hommes au Burkina Faso qui ne veulent pas de femmes non excisées, ce qui rend cette pratique difficile à éradiquer. Changer des convictions dans une population, ce n´est pas évident, même s´il y a des lois. Cela prend des années. Il existe aussi toujours des femmes dans mon pays qui considèrent l´excision comme un revenu. Parfois, elles excisent des bébés, en connivence avec le personnel hospitalier.
Apic:Quel message voulez-vous faire passer en Suisse?
AOD: Je suis venue en Suisse à l´invitation d´E-CHANGER pour parler des activités de la MMF et sensibiliser la population sur les difficultés que les femmes rencontrent au Burkina Faso. Nous nous battons pour nos filles et nos petites-filles. Pour demain, car aujourd´hui est déjà consommé.(apic/cw)
Tous les détails du programme des conférences sur www.e-changer.ch
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