Brésil: Des détenus produisent des objets religieux pour les JMJ de Rio

Evangéliser par le profit?

Brasilia, 23 avril 2013 (Apic) Trois mois avant le début des Journées Mondiales de la Jeunesse (JMJ 2013) à Rio de Janeiro, les préparatifs vont bon train au Brésil. Y compris dans la prison de Brasilia, la capitale, où des détenus produisent des chapelets et autres colliers de prières pour Jabuti Objets Religieux, une entreprise qui assume son objectif de profit et sa mission d’évangélisation.

Manipulant avec dextérité une paire de pinces, Thiago, uniforme, tongs blanches et tatouage de Jésus Christ sur l’avant-bras, met un point final à la fabrication du collier de prière. Ce robuste gaillard de 28 ans vérifie ensuite si le montage du bijou est conforme à la demande : 20 perles de cristal jaunes, 33 vertes et 6 bleues, les couleurs du Brésil, le Christ rédempteur en plaqué or en guise de croix et, le plus important, une médaille en forme de cœur représentant le logotype des prochaines JMJ. Satisfait du résultat, Thiago dépose délicatement son produit sur le coin de la table et se signe avant de se lancer dans la confection d’un autre exemplaire.

Bienvenue au Centre de Détention Provisoire (CDP) de Brasilia, la capitale de ce pays qui recevra les JMJ de Rio de Janeiro du 23 au 28 juillet. Depuis plusieurs mois déjà, toutes les forces vives de l’Eglise catholique brésilienne sont mobilisées pour organiser cet évènement qui devrait attirer plus de 2 millions de participants. Un branle-bas de combat auquel le secteur du merchandising n’échappe pas. Tee-shirt, casquette, sacs, porte-clés, bracelets, médailles, broches et bien sûr bijoux religieux … Les produits dérivés de l’évènement sont nombreux et les entreprises qui les fabriquent triées sur le volet.

40’000 chapelets à produire et … aucun ouvrier

Jabuti Objets Religieux fait partie de celles-là. Cette entreprise a été créée en 2005 par Luis Kelmon, un habile artisan, ancien missionnaire de la Congrégation des Légionnaires du Christ et fondateur de la communauté catholique Theotokos. Depuis, Luis Kelmon a toujours rêvé d’acquérir un lieu qui puisse abriter cette communauté. C’est dans ce contexte qu’en fin 2012, il a reçu, de la part des organisateurs des JMJ, une première commande de 40’000 chapelets, bracelets et autres colliers de prière. «Comme j’ai toujours été habitué à travailler seul ou presque, mon premier réflexe a été de me dire qu’il était impossible de répondre à cette demande, car je ne voyais pas comment résoudre le problème de la main d’œuvre, explique Luis Kelmon. Et puis j’ai fini par accepter … en m’en remettant à la grâce de Dieu!»

Les prières de Kelmon ont été exaucées dès la semaine suivante, lorsque son chemin a croisé celui de Paulo Fernando Melo. Avocat spécialiste en droit électoral, surnommé «le député n° 514» (n.d.l.r. le Parlement brésilien ne compte que 513 élus) pour sa présence, discrète mais efficace, dans les arcanes du pouvoir, ce quarantenaire au regard déterminé se présente volontiers comme un catholique radical. Son combat? La lutte pour la défense des valeurs du catholicisme en général et pour la défense de la vie en particulier. Il a ainsi fondé l’association «Pro famille, Pro vie», dont l’objectif est de lutter contre le projet de dépénalisation de l’avortement, actuellement en discussion au Congrès. Il a également créé, il y a deux ans, un numéro d’appel gratuit pour «convaincre les femmes en détresse, qui pensent téléphoner à une structure pouvant les aider à pratiquer une IVG, à y renoncer».

La solution: des détenus

Paulo Fernando Melo ne veut pas s’arrêter là. Outre son projet de créer un réseau de maison d’accueil pour des femmes qui auraient renoncé à interrompre leur grossesse, l’avocat ambitionne aussi d’être élu député en 2014. Des projets qui demandent donc «beaucoup d’énergie et de conviction». Mais aussi de gros moyens financiers. D’où l’intérêt de se lancer dans l’aventure entrepreneuriale. «Je connaissais déjà Luis Kelmon à travers des relations communes, explique l’avocat. Nous nous sommes rencontrés. Il m’a exposé la situation et les difficultés auxquelles il était confronté pour honorer cette commande. J’ai réfléchi et, très vite, je l’ai rappelé pour lui dire que je voulais m’associer à l’aventure. Et que j’avais une idée pour résoudre le problème de la main d’œuvre.»

Paulo Fernando Melo a ainsi sollicité la Fondation chargée de l’Aide au Travailleur en Prison (FUNAP), une institution rattachée au Secrétariat d’Etat chargé de la Justice, des Droits de l’Homme et du Citoyen, dont la mission est de «contribuer à la réinsertion sociale du prisonnier et à ses conditions de vie.» Il est parvenu à convaincre sans difficulté l’administration pénitentiaire de faire travailler, sur la base du volontariat, des détenus en attente de peine à la fabrication de ces objets religieux. «Durant le premier mois, Luis Kelmon a formé les détenus, précise Paulo Fernando Melo. Depuis, il les encadre pendant la production.» Au départ, les deux hommes avaient pensé à des femmes détenues pour la réalisation d’un travail jugé minutieux. «Mais ces dernières ont tendance à se déconcentrer trop rapidement», ont constaté les deux associés, qui se sont donc tournés vers les hommes. Depuis janvier, 50 détenus en détention provisoire travaillent à la fabrication des bijoux. Avec, apparemment, une satisfaction partagée par l’ensemble des protagonistes.

Sortir du «bureau du démon»

«Cette main d’œuvre a l’avantage d’être très peu coûteuse», admet sans détour Paulo Fernando Melo. «Les détenus sont rémunérés à la pièce, conformément à l’article n°29 de la loi n° 7.210/84 d’exécution pénale, confirme Verlucia Moreira Cavalcante, l’une des responsables de la FUNAP. Ces tarifs ont été élaborés avec Jabuti, en fonction d’une moyenne de pièces produites par les détenus. Ils sont également en conformité avec un article de la loi qui stipule que le détenu ne pourra pas percevoir moins de ¾ d’un salaire minimum (678 reais par mois, soit 290 CHF environ).» Concrètement, au CDP, un détenu perçoit 0,04 CHF pour un bracelet, la pièce la moins chère. Quant au «chapelet de luxe», avec perles de cristal et Christ Rédempteur plaqué or, -»des matières premières produites en Chine, un pays où les salariés travaillent souvent dans des conditions proches de l’esclavage», comme Paulo Fernando Melo n’hésite pas à le rappeler aux détenus- sa confection sera payée 0,23CHF. Pour un produit proposé sur le site internet de Jabuti Objets religieux à 32,05 CHF.

En fait de rémunération, c’est pourtant une tout autre «monnaie» qui interpelle en priorité les détenus. «Chaque trois jours travaillés, rappelle ainsi Nivaldo Oliveira da Silva, le directeur du Centre de Détention Provisoire de Brasilia, les détenus bénéficient d’un jour de remise de peine. Et, croyez-moi, cela constitue la meilleure des motivations!» Une «carotte» confirmée par les principaux intéressés. «Se dire qu’en travaillant on peut sortir plus tôt, c’est primordial pour le moral», confirme Gleber, 32 ans, en attente de son jugement pour attaque à main armée. Mais pas seulement. Car, «fabriquer ces colliers et ces chapelets nous permet aussi de ne pas rester enfermés toute la journée dans nos cellules, que nous appelons entre nous le ‘bureau du démon'», ajoute Roberto, 31 ans, détenu depuis un an et demi, qui va bientôt comparaître devant le juge pour trafic de drogue.

Des détenus calmes et disciplinés

Bien que comparé aux autres prisons du pays, le complexe pénitentiaire de Brasilia (11’000 détenus) n’accueille «que» le double de détenus par rapport à sa capacité réelle. Les 50 prisonniers qui travaillent à la fabrication des bijoux s’estiment privilégiés de pouvoir passer ainsi leurs journées dans la bibliothèque et dans une salle généralement utilisée pour l’enseignement. «Ils savent que leur place est très prisée, confirme Welyda, la responsable de l’unité où travaillent les détenus. Depuis le début de l’expérience, nous n’avons relevé aucun mauvais comportement.» Une discipline et un calme que les responsables de l’administration pénitentiaire et ceux de l’entreprise expliquent par «la nature des produits fabriqués et la dimension évangélisatrice de l’activité.»

«La dimension spirituelle et évangélisatrice d’un tel travail constitue un réconfort pour ces détenus en grande détresse morale. D’autant que nous sommes dans un lieu où l’Eglise est quasiment inexistante», rappelle Kelmon qui rythme les journées de six heures de travail des détenus par des pauses régulières pour prier, chanter et lire la Bible. Une présence de l’Eglise catholique finalement très rare, à l’image de l’absence de la Pastorale carcérale, confrontée à une absence des vocations et de moyens. Cette évangélisation concerne d’ailleurs tous les détenus, y compris, les évangéliques, souvent majoritaires. Le tout, pour la plus grande satisfaction des personnels pénitentiaires qui ont noté, depuis le début de la collaboration, une «très nette amélioration du comportement des détenus et un calme accru, y compris lorsque ces derniers retournent dans leurs cellules.»

L’impossible communion?

Pourtant l’initiative fait grincer quelques dents. «C’est toujours difficile de faire admettre, notamment aux responsables politiques, que les détenus, même s’ils doivent payer leur dette à la société, méritent aussi d’être considérés comme des citoyens qui, un jour vont ressortir de prison, souffle Adalberto Monteiro, Directeur exécutif de la FUNAP. Mais préparer leur avenir, c’est travailler pour le bien de la société.» D’autant que Jabuti s’est engagée à assurer également la réinsertion d’une partie de ces détenus. Reste une interrogation, plus éthique celle-là: une entreprise peut-elle conjuguer profits et démarche d’évangélisation? Une question à laquelle le Père Kate, de la Pastorale carcérale de Brasilia, ne souhaite pas répondre directement. «Je ne connais pas les termes de l’accord de l’entreprise Jabuti avec la FUNAP, dit-il. Je n’ai rien à dire à ce sujet, sinon que ses dirigeants sont de très bons catholiques.» Avant tout de même de conclure du bout des lèvres. «Je ne crois pas que le profit et l’évangélisation puissent communier.»

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(apic/jcg/bb)

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