Chine: Le parcours de vie de Mgr Jin Luxian, un bout d'histoire de l'Eglise en Chine

Les rapports complexes entre gouvernement, Eglise officielle et clandestine

Shanghai, 28 avril 2013 (Apic) L’évêque «officiel» du diocèse de Shanghai, Mgr Aloysius Jin Luxian, est décédé le 27 avril 2013 à l’âge de 97 ans. Son parcours de vie révèle plusieurs décennies de rapports complexes et tumultueux entre le pouvoir communiste et l’Eglise catholique, officielle ou clandestine. L’agence d’information des Missions Etrangères de Paris, «Eglises d’Asie», a diffusé à cette occasion une biographie détaillée et documentée de Mgr Jin Luxian.

Né en 1916 à Shanghai dans une famille qu’il présentait comme catholique depuis dix générations, le jeune Aloysius Jin perd très jeune ses parents. Sa mère meurt alors qu’il n’a que 10 ans, son père lorsqu’il en a 14. Il a 18 ans quand son unique sœur décède. Ses parents l’avaient inscrit à l’école chez les jésuites et c’est auprès des membres français de la congrégation qu’il se forme. En 1938, à l’âge de 22 ans, il est admis au sein de la Compagnie de Jésus. «J’avais perdu tous les miens. J’ai alors cherché à être un soldat de Dieu», expliquera-t-il plus tard.

Peu après, le 8 décembre 1939, le pape Pie XII lève la plupart des interdits qui empêchaient les chrétiens chinois de pratiquer le culte des ancêtres et les rites confucéens, mettant ainsi fin à la «querelle des rites» ouverte au milieu du XVIIe siècle. En dépit d’une époque troublée par l’invasion japonaise et la seconde guerre mondiale, l’Eglise en Chine poursuit sa construction. En 1946, le même Pie XII établit la hiérarchie ecclésiastique en Chine, après plusieurs siècles de présence missionnaire. Mais le pays sombre dans la guerre civile, dont l’issue sera en 1949 la victoire des communistes et la fuite des nationalistes à Taiwan. Pour Mgr Riberi, alors internonce en Chine, ainsi que pour la plupart des évêques, il est évident que les nationalistes, en dépit de la corruption de leur régime, sont un moindre mal en comparaison des communistes. Pour un certain nombre de catholiques chinois en revanche – dont le jeune Aloysius Jin formé au sein d’un système marqué par le colonialisme –, la victoire de Mao Zedong signifie une reconquête par la Chine de son indépendance. Et ces catholiques sont confrontés à un dilemme: ainsi que Mgr Jin l’expliquera lors d’un voyage en Allemagne en 1987, «rester catholique signifie alors ne pas pouvoir demeurer chinois».

Durant ces années, le jeune Aloysius Jin ne se trouve pas à Shanghai. Ordonné prêtre en 1945, il a été en France en 1947, où il a Henri de Lubac comme professeur. En 1949, il est à Rome où, doctorant en théologie à la Grégorienne. En Chine, le nouveau régime a commencé à expulser les missionnaires étrangers et à restreindre la liberté religieuse. Le jeune prêtre obtient néanmoins de ses supérieurs de retourner à Shanghai, où il doit prendre la direction du grand séminaire à Sheshan. Pour lui, rentrer au pays épauler ses frères catholiques est un impératif à l’heure où les missionnaires sont chassés et les fidèles maltraités par un régime qui cherchera à diviser la communauté catholique pour mieux l’anéantir.

Le Père Jin condamné à 18 ans de prison

En janvier 1951, lorsque le Père Jin débarque à Shanghai, le rouleau compresseur communiste a commencé son œuvre. Dans la métropole orientale, symbole pour les nouveaux maîtres du pays de compromission avec les «impérialistes», la communauté catholique, estimée à 120’000 membres, est soupçonnée de vouloir saper la révolution. Sous la direction de son évêque, le jésuite Ignatius Kung Pin-mei, l’Eglise de Shanghai résiste. Pour l’évêque, les communistes ne dureront pas et, le temps d’attendre le retour des nationalistes au pouvoir, il faut résister. Pour le recteur du séminaire, les communistes sont bien installés au pouvoir et il est nécessaire de veiller à organiser l’Eglise autour de ses évêques chinois de manière à ce qu’elle survive en l’absence des missionnaires étrangers, tous expulsés du pays. Dans la nuit du 8 au 9 septembre 1955, une vague d’arrestations envoie tout le monde en prison: Mgr Kung est arrêté, ainsi que le Père Jin et 300 autres prêtres, religieuses et laïcs. Des centaines d’autres arrestations suivront. Durant quatre années et demie, le Père Jin est maintenu à l’isolement, soumis à des interrogatoires quasi quotidiens. En 1960, un tribunal le condamne à dix-huit ans d’incarcération pour «activités contre-révolutionnaires», tandis que Mgr Kung est reconnu coupable de «haute trahison» et condamné à la perpétuité.

C’est de cette époque que datent les rumeurs et les témoignages selon lesquels le P. Jin aurait «trop parlé» à la police, sans que jamais des preuves ne viennent étayer ces soupçons. En 1973, il sort de prison, mais ne recouvre pas la liberté pour autant, ses talents de polyglotte trouvant à s’employer comme traducteur pour diverses administrations en un régime de semi-liberté qui ne prendra fin qu’en 1982, à la faveur de l’ouverture créée par les réformes mises en place par Deng Xiaoping.

Les religions disparaîtront lorsque le socialisme triomphera

A cette date, en 1982, le diocèse de Shanghai a deux évêques, Mgr Kung Pin-mei, toujours incarcéré, et Aloysius Zhang Jiashu, un jésuite de 90 ans qui a été consacré sans mandat pontifical en 1960. C’est aussi le moment où le Parti communiste met au point son «Document 19» par lequel il affirme: les religions sont un phénomène historique amené à disparaître lorsque le socialisme triomphera. Dans l’intervalle, des mesures doivent être prises pour renforcer le caractère patriotique des institutions religieuses et assurer leur indépendance vis-à-vis de l’étranger. Parmi ces mesures figure la réouverture des grands séminaires pour former une nouvelle génération de prêtres patriotes. Et c’est au Père Jin qu’est confiée la mission de rouvrir le séminaire de Sheshan.

La démarche du Père Jin est très mal acceptée, notamment au sein de la Compagnie de Jésus où, depuis Taiwan, il est considéré à la solde des communistes. Depuis Rome, la perception n’est pas très positive non plus, notamment du fait qu’en janvier 1985, il est ordonné sans mandat pontifical comme évêque auxiliaire de Mgr Zhang.

Mgr Jin expliquera que «les communistes sachant tout», il était vain de vouloir agir dans la clandestinité et que, dans ces années où la Chine se relevait de la Révolution culturelle (1966-1976), l’urgence était de reconstruire l’Eglise. A différents visiteurs, il exposera son état d’esprit, citant l’Evangile de Matthieu, en disant être «prudent comme le serpent et candide comme la colombe».

Il prend la direction du diocèse de Shanghai à la mort de Mgr Zhang en 1988. Renouant avec ses contacts à l’étranger, il trouve des fonds pour restaurer sa cathédrale, les églises du diocèse, relever le séminaire, former les prêtres. Après six voyages à Pékin en 1988, il obtient des autorités politiques que, dans le canon de la messe, les catholiques puissent prier pour le pape. Il obtient également que les réformes liturgiques de Vatican II, dont l’application dans les églises de Chine avait été refusée par les communistes, soient autorisées à Shanghai.

Mgr Jin Luxian en communion avec le pape dès 2005

Mais vis-à-vis de Rome, Mgr Jin souffre longtemps de ne pas se voir reconnu comme l’évêque légitime de Shanghai. Depuis 1988, Mgr Kung, sorti de prison en 1986, vit en exil aux Etats-Unis et incarne la résistance des catholiques «clandestins» face aux compromis acceptés par les «officiels». Sa mort en 2000 permettra de débloquer la situation. A Shanghai, le jésuite Fan Zhonglian a succédé à Mgr Kung. A la demande de Rome, Mgr Jin et Mgr Fan se mettent d’accord sur un successeur commun. C’est le candidat de Mgr Jin qui est présenté à Rome, accepté par le pape et entériné par Pékin. En juin 2005, Mgr Jin, dont l’ordination épiscopale a été entretemps légitimée par le pape, ordonne Joseph Xing Wenzhi comme évêque auxiliaire de Shanghai, le destinant à prendre sa succession. Comme la cérémonie n’est pas dénoncée comme illicite par le Saint-Siège, elle signifie à la face du monde que Mgr Jin Luxian est désormais bien en communion avec le pape. Au mois de septembre suivant, Mgr Jin figure au nombre des quatre évêques de Chine populaire que Benoît XVI a personnellement invités à prendre part au Synode sur l’Eucharistie, mais Pékin n’autorisera aucun de ces évêques à partir pour Rome.

Reconnu par Rome, jouant de sa stature de maître incontesté de l’Eglise à Shanghai, Mgr Jin ne jouira toutefois pas longtemps de la satisfaction de voir sa succession assurée. Le jeune évêque auxiliaire, Mgr Xing, se voit en effet poussé à la démission au début 2012, sans que les raisons exactes de cette démission soient connues. Mgr Jin choisit pour le remplacer un jeune prêtre de Shanghai, le Père Thaddeus Ma Daqin. Le 7 juillet 2012, à l’issue de la messe d’ordination épiscopale, Mgr Ma annonce sa démission de l’Association patriotique des catholiques chinois. Le soir même, il est placé en résidence surveillée au séminaire de Sheshan, où il se trouve encore actuellement.

En juillet 2010, à l’occasion d’une interview accordée à Ignatius Insight, publication jésuite américaine, Mgr Jin déclarait: «Je suis né sous le règne du pape Benoît XV et je mourrai probablement durant le règne du pape Benoît XVI. Ma vie s’est trouvée ainsi encadrée par deux bons papes et j’ose espérer que j’ai été un bon évêque.» A cette date, il ne pouvait prévoir la renonciation de Benoît XVI, tout comme il était sans doute loin d’imaginer que celui qui serait appelé à lui succéder ne serait pas en situation de présider sa messe de funérailles, retenu en résidence surveillée et prisonnier d’un régime qui ne conçoit pas que les religions puissent s’organiser indépendamment de son contrôle. (apic/eda/bb)

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