Suisse/Sénégal: Jean-Emmanuel de Ena, de Fribourg à Kaolack

Un carme marqué par l’Afrique

Fribourg/Kaolak, 7 juin 2013 (Apic) Après douze ans passés à Fribourg, le carme Jean-Emmanuel de Ena a posé ses valises en Afrique en 2010. Près de Kaolack (Sénégal), il a poursuivi son enseignement et aidé à installer sa communauté dans un pays majoritairement musulman. Pourtant il quittera l’Afrique après deux ans intenses.

Il a quitté Fribourg, l’Université, le couvent carme du chemin de Montrevers. Jean-Emmanuel de Ena réside désormais au couvent de Ndiaffate, près de Kaolack, au sud du Sénégal. La robe brune des disciples de saint Jean de la Croix a, ici, une teinte plus claire. La démarche reste la même: «Notre vie est faite de présence à la Présence. Nous cultivons le silence et la solitude». Reste que le continent noir n’est pas l’Europe: «En Afrique, le silence n’est pas une manière spontanée de relation à Dieu… Manifester une solitude habitée, c’est peu courant. Quand quelqu’un est seul, ça veut dire qu’il ne va pas bien».

Il a 46 ans et déjà un riche parcours. Franco-Espagnol de naissance, le religieux a passé par Toulouse, Rome et Fribourg avant de venir en Afrique. Ses langues européennes ou bibliques, acquises comme doctorant et théologien, lui de peu de secours dans la brousse: il s’est donc mis au sérère (parlé par les catholiques de sa paroisse), au wolof (la langue quotidienne des Sénégalais) et au peul. «Nous habitons une région d’éleveurs et d’agriculteurs peuls», dit-il. Mais «une vraie pauvreté règne ici…».

Tête de pont

Au Sénégal depuis deux ans, le souriant religieux a digéré son passage: «C’est la première fois de ma vie que j’habite à la campagne. Il m’a fallu un bon temps pour m’y habituer…». L’ancien citadin a dû composer avec les beuglements des vaches et les braiements des ânes et, la nuit, les hurlements des chacals. Avec cinq frères carmes français, il a pris racine dans le diocèse de Kaolack au sud du pays. Le couvent fait figure de «tête de pont». «Nous sommes ici dans le christianisme des débuts. Ce n’est pas la côte sénégalaise, qui a été évangélisée depuis longtemps. Nous sommes en territoire musulman, à 99%». Dans le Sine-Saloum, la confrérie musulmane des Nassènes tient le haut du pavé. Cependant l’islam soufi sénégalais privilégie la cohabitation pacifique entre croyants.

«Notre centre, Kër Mariama (la Maison de Marie), est lié à un couvent de carmélites cloîtrées, présentes depuis les années 1950. Le diocèse a construit ici, à 20 kilomètres de Kaolack, un pôle chrétien qui comprend aussi un sanctuaire marial, le Séminaire de propédeutique et le couvent des carmes», indique Jean-Emmanuel. Des carmélites missionnaires viendront bientôt compléter le dispositif. Ce n’est pourtant pas le grand luxe: «Pour avoir de l’eau, il a fallu creuser. Notre forage alimente les sept villages des alentours. Car le terrain était nu: c’était un champ de patates».

Sur place, l’ancien Fribourgeois enseigne l’anthropologie biblique au Séminaire de propédeutique. Il assure aussi la tâche d’accompagnateur spirituel des séminaristes. Une tâche qu’il conjugue avec celle d’enseignant du Séminaire des religieux à Dakar, la capitale, où il se rend de temps à autre. Il y retrouve ses matières préférées: l’exégèse biblique et l’Ecriture sainte.

Maturité politique

Sur l’actualité locale le regard se fait pointu: «Le Sénégal a changé de président l’an dernier (Macky Sall a remplacée Abdoulaye Wade, ndlr). Il a fait preuve d’une grande maturité politique et religieuse. Mais le pays reste fragilisé, même s’il change rapidement…».

De fait, la mondialisation se perçoit jusque dans les méandres du Sine-Saloum, éloigné de Dakar. «Il y a cinq ans encore, les moyens de transport étaient rudimentaires. Aujourd’hui, les petites motos indonésiennes Djakarta mettent la ville à portée de tous. Du fond de la brousse, un paysan peut conduire rapidement à l’hôpital un enfant mordu par un serpent. Il y a peu, l’enfant mourait, c’est sûr… Le rapport au temps s’est modifié». Le téléphone mobile, en plein boom, accentue le mouvement. Et internet joue le rôle de passerelle. «Désormais les Africains font partie du monde. L’Afrique change à vue d’œil», confie le Père de Ena.

Une Afrique qu’il devra cependant quitter bientôt. Ses supérieurs lui ont récemment proposé une année sabbatique: «Je m’apprête à quitter cette terre brûlante et chaleureuse où je me suis tellement appauvri de moi-même et tellement enrichi des autres et de l’Autre», écrit-il dans un courrier à ses amis. Direction: Jérusalem pour six mois d’études à l’Ecole biblique pour un travail sur le Cantique des Cantiques, «mon terrain de prédilection depuis ma thèse», dit-il. Ensuite, il passera un temps de retraite spirituelle en France avant le chapitre provincial de Pâques 2014. L’Afrique, cependant, l’habite encore: «Il me semble que je suis marqué au fer rouge et ma vision du monde a profondément changé»: le regard d’un carme voyageur sur le Sénégal. (apic/bl)

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