«Celui qui fait une erreur en paie le prix»

Syrie: Dans des villages chrétiens, des Islamistes interdisent que l’on sonne les cloches

Knayeh/Beyrouth, 7 juin 2013 (Apic) La situation des chrétiens en Syrie s’aggrave de jour en jour, affirme le Père franciscain Hanna Jallouf. Dans une interview donnée le 7 juin à Beyrouth à l’agence d’information catholique KNA, le curé de Knayeh, à 50 kilomètres au sud-ouest d’Alep, relève la montée du fondamentalisme islamique au cours des six derniers mois, apporté par les groupes rebelles armés qui contrôlent la région montagneuse près de la frontière turque. Le Père Jallouf, avec deux autres prêtres franciscains, sont les derniers ecclésiastiques encore présents dans les villages chrétiens, où cohabitent quatre religions.

Q: Quelle est la situation dans votre région de Syrie?

Hanna Jallouf: Notre région, où sont situées les quatre paroisses de Knayeh, Jacoubieh, Jdeideh et Ghanassieh, est sous le contrôle des rebelles depuis Noël. Chaque nuit, l’armée syrienne bombarde les rebelles. Rien que la nuit passée, trois roquettes sont tombées à proximité de notre couvent, à Knayeh. Du point de vue de l’armée, nos villages sont des villages rebelles, mais ce n’est pas vrai. Dans nos villages, il n’y a pas de rebelles armés.

L’approvisionnement en eau est coupé depuis environ sept mois. Depuis deux mois, nous n’avons pas non plus d’électricité. Les routes de la région sont également bloquées depuis deux mois, et nous sommes coupés du reste du pays.

Q: Comment faîtes vous pour vous déplacer?

HJ: Nous avons un accord avec les rebelles. Ils nous accompagnent jusqu’au dernier de leurs barrages. Puis nous arrivons, à travers la zone montagneuse, aux points de passage de l’armée officielle. Le voyage vers Beyrouth dure maintenant huit heures, contre quatre auparavant.

Q: Les chrétiens qui sont restés sont-ils menacés par les rebelles?

HJ: A cause de la présence des rebelles, nous sommes coupés du monde extérieur. Les fournitures d’aide humanitaire venues de Turquie ont été vendues par les rebelles. La pauvreté dans la population augmente, parce que les rebelles ont même volé les récoltes et les stocks de nourriture. Dans les endroits où ils sont à court d’argent, ils recourent au vol -dérobant jusqu’aux câbles électriques- et aux enlèvements. Les chrétiens sont en cela leur principale cible, d’un part pour l’argent, mais aussi pour des raisons religieuses – comme on a pu le voir avec l’enlèvement des deux évêques. Chaque chrétien qui fait une erreur doit payer le prix fort. Un jeune homme d’un de nos villages a collaboré avec l’armée. Les rebelles l’ont pris et exécuté avec soixante coups de feu. Avant cela, j’ai été autorisé à l’entendre en confession. Son corps n’a pas été rendu par les rebelles.

Dans deux de nos villages, Jacoubieh et Jdeideh, les fondamentalistes d’Al-Nosra, la version syrienne d’Al-Qaïda, ont pris le contrôle. Ils nous interdisent de sonner les cloches sous prétexte que l’on ne saurait entendre le son des cloches dans un village musulman – mais ces deux villages sont chrétiens.

Q: La vie chrétienne peut-elle se poursuivre dans ces conditions?

HJ: Les gens viennent toujours dans les églises, comme avant, et les services religieux ont repris. Tous les autres prêtres et religieux, nos frères et soeurs franciscains, ont cependant quitté la région. C’est pourquoi nous assurons maintenant les services religieux pour toutes les confessions. Récemment, j’ai présidé un enterrement dans une communauté grecque-orthodoxe. Pour fabriquer les cercueils, nous avons pris le bois de la crèche de Noël, parce qu’il n’y avait pas d’autre bois disponible. Nous, les religieux, essayons d’apporter notre aide là où l’on peut, en offrant de la nourriture ou en cherchant la libération de personnes enlevées.

Nous avons accueilli des familles alaouites dans notre monastère. Ils voulaient se rendre à Lattaquié pour y trouver refuge. Nous hébergeons également en ce moment 52 sunnites, dont les maisons ont été détruites. Nous avons mis un bâtiment à la disposition de l’organisation «Orient», afin qu’ils puissent mettre en place un hôpital. Parce qu’après la fuite de tous les médecins, l’infirmerie tenue par les soeurs est le dernier endroit de la région où l’on peut recevoir des soins médicaux. 7’500 personnes y ont été soignées durant les sept derniers mois.

Q: Qu’en est-il de l’aide extérieure?

HJ: les chrétiens essaient d’aider les autres chrétiens, en particulier sur la Custodie. La seule façon de nous aider est actuellement de nous remplacer l’argent qui nous est dérobé. Avec le risque que le transport d’argent soit révélé et que cela mène à des enlèvements.

Q: La fin de la violence est-elle envisageable?

HJ: L’avenir est dans les mains de Dieu, mais une solution rapide me semble difficilement envisageable. Nous sommes, à notre niveau local, trop petits pour accomplir quelque chose. C’est seulement lorsque les grands intervenants trouveront un terrain d’entente politique et décideront de mettre un terme à la guerre que tout cela se terminera. (apic/kna/am/rz)

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