Rome: Pour Rémi Brague, le pape François n’entend pas révolutionner la papauté
Rome, 6 septembre 2013 (Apic) Le pape François n’a certainement pas l’intention de révolutionner la papauté et son programme comme ses mots semblent calqués sur ceux de son prédécesseur. C’est ce qu’affirme le philosophe et historien français Rémi Brague, interrogé par I.MEDIA sur les six premiers mois de pontificat.
Reçu par le pape émérite Benoît XVI au terme de la dernière réunion du Ratzinger Schülerkreis, dont il était l’invité d’honneur, Rémi Brague se dit heureux de l’avoir retrouvé toujours aussi «malicieux et alerte», très attentif aux rapports entre la culture occidentale et l’islam ou le monde orthodoxe ainsi qu’a la séparation radicale du religieux et du politique qu’elle pratique.
I.Media: Vous avez eu une audience privée avec le pape émérite Benoît XVI le 2 septembre. Pouvez-vous nous dire de quoi vous avez parlé et comment le pape vous a paru par rapport à votre dernière rencontre?
Rémi Brague: Notre dernière rencontre remontait à octobre dernier. Il m’avait alors semblé, physiquement, au bout du rouleau, quoique sa vigueur intellectuelle soit intacte. Cette fois-ci, je l’ai trouvé toujours aussi alerte et malicieux, mais en meilleur état physique. Ce que nous nous sommes dit pendant trois quarts d’heure n’avait rien de confidentiel, mais était assez personnel. Je lui ai notamment demandé comment il me conseillait d’orienter mon travail dans les années qui me restent. Il a redit l’importance de recherches de fond sur la culture occidentale et ce qui la sépare d’autres comme l’islam ou le monde orthodoxe : son enracinement biblique et chrétien, la place qu’elle donne à la raison, laquelle rend possible la théologie, et la séparation radicale du religieux et du politique qu’elle pratique.
I.Media: Six mois après la renonciation du pape, comment interprétez-vous ce geste? Qu’est-ce qui a pu le motiver? Mgr Gänswein a réfuté il y a peu toute expérience mystique.
R.B: Je ne vois pas la nécessité de chercher une autre explication que l’épuisement physique causé par l’âge et par un rythme de travail intenable. Etre pape est sans doute le pire métier du monde. «Mystique» est un adjectif que l’on peut mettre à toutes les sauces, et qu’il vaut mieux éviter. Il me semble en tout cas certain que Benoît XVI n’a pas pris cette ultime décision, comme d’ailleurs toutes les autres, sans avoir longuement prié.
I.Media: Pouvez-vous dresser un bilan des premiers mois du pontificat du pape François? Des lignes directrices se dessinent-elles? Le processus de réforme est-il maintenant enclenché avec la nomination de Mgr Parolin?
R.B: Ce qui me frappe est que le pape François dit exactement les mêmes choses que son prédécesseur. Et d’ailleurs, que dire d’autre que ce que l’Eglise, répétant son Maître, a toujours dit? Le discours de Freiburg de Benoît XVI se lit même comme une sorte de programme pour le pape François, qui en reprend les formules parfois mot à mot. Seulement, les media sont envers lui aussi bienveillants qu’ils étaient systématiquement hostiles au pape Benoît … Pour ces esprits binaires, qui ne savent compter que jusqu’à deux, déclarer François «gentil» est peut-être une façon de rappeler, par contraste, à quel point Benoît était «méchant». Sur la «politique vaticane», je n’ai rien à dire. Les spécialistes autoproclamés se sont déjà rendus ridicules en ne mettant Jorge Bergoglio sur aucune des listes de papabili qu’ils avaient diffusées. Je ne voudrais pas les imiter, moi qui n’y connais pas grand-chose.
I.Media: Le pape François révolutionne-t-il la papauté?
R.B: Ce n’est certainement pas son intention. Mais les révolutions ne sont pas toujours faites par des gens qui avaient l’intention de les faire. En tout cas, les quelques gestes simples, peu spectaculaires, mais hautement symboliques qu’il ne cesse de poser montrent un changement de style.
I.Media: Vous avez évoqué pendant le Ratzinger Schülerkreis le thème de la «foi dans la société civile contemporaine». On a l’impression que le pape François est moins inquiet que son prédécesseur face à la montée de la sécularisation.
R.B: C’est peut-être vrai. La société sud-américaine, dont il a une expérience directe, est moins séculière que l’Europe. Celle-ci apparaît de plus en plus comme la tête pourrie du poisson mondial, qui cherche à exporter dans le monde entier, au moyen des institutions internationales qu’elle contrôle, les maladies dont elle est en train de mourir. Comme la sécularisation mène à long terme à la disparition des sociétés ou au moins des groupes qui se laissent infecter par elle, le problème va se résoudre de lui-même. Peut-être le pape François le pressent-il … (apic/imedia/cp/bb)
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