«Situer la théologie en dialogue avec le monde sécularisé d'aujourd'hui»

Fribourg: Première Université d’été des doctorants de Fribourg sur l’île de Halki, en Turquie

Fribourg/Istanbul, 10 septembre 2013 (Apic) Quelque 25 doctorants de l’Université de Fribourg ont participé au programme interfacultaire «De Civitate Hominis – Théologie à l’époque post-œcuménique» dans le cadre de la première Université d’été, tenue du 31 août au 5 septembre 2013 à Istanbul et à l’Institut théologique orthodoxe de Halki.

L’Académie théologique de Halki, sur l’île d’Heybeliada, dans l’archipel des Iles des Princes au large d’Istanbul, devrait très prochainement pouvoir rouvrir ses portes sur décision du Parlement turc. Pendant des siècles, elle a formé les cadres de l’Eglise grecque orthodoxe avant d’être fermée par les militaires en 1971.

A l’invitation du Patriarche oecuménique de Constantinople, Bartholomée Ier, les doctorants, pour la plupart des étudiants en théologie de confession orthodoxe, ont pris part au programme doctoral de la Faculté de théologie de Fribourg sous la direction des professeurs Barbara Hallensleben, Astrid Kaptijn et Guido Vergauwen, recteur de l’Université de Fribourg.

Les minorités chrétiennes en Turquie, 0,2% de la population

Originaires notamment de Russie, Roumanie, Serbie, Ukraine, Biélorussie, Grèce et Pologne, les doctorants ont réfléchi avec des interlocuteurs catholiques, orthodoxes et musulmans sur la contribution des Eglises et des religions à la cohabitation dans la société civile. Les participants se sont familiarisés avec la situation de la toute petite minorité chrétienne de Turquie (environ 0,2% de la population), une réalité nouvelle pour nombre d’entre eux.

«Il s’agissait de situer la théologie en dialogue avec le monde sécularisé d’aujourd’hui, de retrouver la capacité que la théologie a de dire une parole sur ce monde», confie à l’Apic Barbara Hallensleben. La professeure ordinaire de théologie dogmatique à l’Université de Fribourg était l’une des responsables du programme doctoral qui s’est déroulé à l’Académie théologique de Halki. Les jeunes doctorants ont analysé tant la collaboration que les champs de tension entre l’Eglise, l’Etat et la société, à la lumière de la diversité des pays européens, passant du modèle «laïciste» prévalant en France à la Grèce, où l’orthodoxie est la religion de l’Etat.

Des préjugés qui s’effritent

Au fur et à mesure de l’étude des situations concrètes, les préjugés ont commencé à s’effriter. Prieur du couvent des dominicains à Istanbul et spécialiste de l’islam, le Père Claudio Monge – qui est également professeur invité à l’Université de Fribourg – a emmené le groupe à Eyüp, un quartier d’Istanbul, visiter un des hauts lieux de pèlerinage musulman en Turquie.

«On peut y rencontrer l’islam quotidien, pieux et paisible. A cette occasion, beaucoup de clichés à propos de la stricte séparation et de l’opposition entre islam et monde chrétien sont tombés. On y voit ainsi des musulmans qui visitent les églises chrétiennes, qui vénèrent des saints chrétiens comme St-Antoine et qui sont, dans des cas difficiles, adressés aux prêtres par leurs propres imams», souligne la professeure Hallensleben. Le Père Monge a donné l’exemple d’une femme d’Istanbul qui aime prier dans l’église des dominicains, car sa mosquée est trop petite pour offrir un espace pour les femmes.

Rencontre passionnante avec un juriste musulman

La rencontre avec le juriste Emre Öktem, professeur à l’Université Galatasaray d’Istanbul, dont la Faculté de droit est liée par convention à l’Université de Fribourg, a été passionnante. Le professeur musulman est notamment conseiller du Patriarcat de Constantinople pour le processus, actuellement en cours, de révision de la Constitution de la Turquie. Citant des exemples du passé et actuels, le professeur a montré que la dualité que l’on trouve dans la tradition musulmane, où le monde est divisé entre «la Maison de l’islam» (Dar al-Islam, en arabe) et «la Maison de la guerre» (Dar al-Harb), est essentiellement une théorie abstraite. Les musulmans, dans chaque contexte historique, trouvent des solutions pragmatiques en vue d’une cohabitation paisible.

Et le juriste musulman de rappeler que c’étaient des artisans chrétiens, des Vénitiens, qui avaient livré aux ottomans du matériel de guerre pour la conquête de Constantinople. A la même période, des troupes musulmanes combattaient du côté de l’Empereur pour défendre Constantinople. Il note aussi que tant l’Empire romain que les empires byzantin et ottoman étaient des ensembles multinationaux et multi-religieux, et que l’on trouvait dans l’Empire ottoman des élites chrétiennes avec de hautes responsabilités politiques.

Les empires fondés sur un concept religieux, une époque définitivement révolue

L’époque des «empires» fondés sur un concept religieux étant définitivement révolue, le juriste musulman Emre Öktem et le théologien catholique Claudio Monge ont élaboré des perspectives d’avenir. Pour eux deux, la «ré-ottomanisation» qu’on observe actuellement en Turquie n’est qu’une solution transitoire.

Les deux conférenciers ont plaidé pour le passage d’un système juridique qui fait penser à l’ancien système des «millet» (les adeptes d’une religion étaient protégés légalement en tant que communauté) de l’Empire ottoman, à un ancrage dans la Constitution des libertés et des droits fondamentaux des individus. Ainsi, les minorités chrétiennes en Turquie ne recevraient pas uniquement des droits nouveaux, mais devraient également assumer une nouvelle co-responsabilité pour l’ordre de la société.

Les participants ont pu rencontrer le président de l’Eglise orthodoxe sur l’île de Halki, un Grec qui travaillé durant 17 ans à Fribourg, très fier de montrer l’église de St-Nicolas: son grand-père en avait peint les icônes. Abbé du monastère de la Sainte-Trinité, sis à l’intérieur de l’Académie théologique de Halki, le métropolite Elpidophoros (Lambriniadis) de Bursa a présenté le leitmotiv «Paix et unité», caractérisant la mission du Patriarcat œcuménique de Constantinople aujourd’hui. Il a racheté deux églises grecques orthodoxes qui, après l’échange forcé de populations entre la Grèce et la Turquie en 1923, étaient à l’état de ruines.

Pas de «remake» nostalgique du passé

Sous son égide, le monastère de la Sainte Trinité à Halki prévoit de mettre sur pied un grand centre de congrès et un nouveau jardin dans le style byzantin. Pour les femmes, la participation à l’enseignement et à la recherche sera facilitée par l’établissement d’un nouveau bâtiment sur le terrain de l’Académie. Le programme de cours, d’abord proposé en grec et en anglais, sera établi selon le standard européen de Bologne, et n’aspire pas à un «remake» nostalgique du passé dans le but de restaurer une enclave grecque. Il vise également à des échanges avec son environnement turc.

Le patriarche Bartholomée, qui a reçu le groupe venu de Fribourg à deux reprises, a évoqué les efforts mis en œuvre pour la préparation du Concile panorthodoxe. Il a relevé la collaboration en Turquie des quelque 2’000 chrétiens grecs orthodoxes avec l’Eglise arménienne apostolique et l’Eglise arménienne catholique, ainsi qu’avec les chrétiens syriens et chaldéens, et les petites paroisses et communautés des Eglises occidentales. Sans oublier la réelle cohabitation avec la population musulmane. (apic/bh/be)

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