«Nous avons été libérés des terroristes»

Egypte: Rencontre avec Mgr Ibrahim Isaac Sidrak, patriarche copte catholique d’Alexandrie

Saint-Maurice/Lucerne, 25 septembre 2013 (Apic) «Vive l’Egypte libre! Après les deux marées révolutionnaires que vient de connaître l’Egypte depuis 2011, nous ne voulons pas retourner en arrière… Nous avons été libérés des terroristes, comme les musulmans modérés qualifient les Frères musulmans», lance le patriarche de l’Eglise copte catholique d’Egypte.

«L’islam de la majorité des Egyptiens, qui ont défendu les chrétiens quand ils étaient attaqués, est une religion de paix, pas de haine», confie à l’Apic Mgr Ibrahim Isaac Sidrak. Ce dernier était l’hôte de marque de la traditionnelle fête patronale de la Saint-Maurice, dimanche 22 septembre, invité par Mgr Joseph Roduit, Abbé de Saint-Maurice d’Agaune, en Valais.

«Une centaine d’églises, d’écoles, d’institutions chrétiennes, sans parler de toutes les maisons, les boutiques et les commerces appartenant à des chrétiens, ont été saccagées et incendiées dans la seule journée du 14 août dernier. Ce n’était pas une action spontanée: les islamistes avaient apposé, à l’avance, des signes sur les objectifs à détruire. Les brigands et les terroristes n’ont pas fait que brûler. Auparavant, ils ont volé et pillé tout ce qu’ils pouvaient emmener!»

Mgr Sidrak relève que ce qui s’est révélé positif, dans tout ce processus, «c’est la prise de conscience, par la majorité des musulmans, du danger que représente l’islam politique véhiculé tant par les Frères musulmans, que par les salafistes et la Jamaa Islamiya». «Ils ont découvert les mensonges des Frères musulmans, leur manque d’expérience et leur incapacité à gouverner. Ils avaient promis beaucoup, mais quand ils sont arrivés au gouvernement, ils ont fait tout le contraire».

Morsi «ne s’est pas comporté comme le président de tous les Egyptiens»

Certes, admet-il, Mohamed Morsi a été élu par une petite majorité, car l’autre candidat, le général Ahmed Chafik, ancien Premier ministre d’Hosni Moubarak (du 31 janvier au 3 mars 2011, ndlr), était vu comme la continuité de l’ancien régime. «Mais dès que Morsi a été élu, il ne s’est pas comporté comme le président de tous les Egyptiens, mais comme le représentant des seuls Frères musulmans. Ce n’est d’ailleurs pas lui qui commandait, il ne faisait qu’exécuter ce que décidait le guide suprême de la confrérie, Mohamed Badie».

Le président Morsi avait de plus émis une «Déclaration constitutionnelle» exemptant ses décrets et les lois promulguées sous son autorité de tout contrôle judiciaire. Il avait également autorisé le Parlement à siéger, alors qu’il avait été dissous par la Haute Cour constitutionnelle, lui redonnant la possibilité d’adopter des lois. Il a aussi tenté de mettre la main sur l’appareil judiciaire.

Les Frères musulmans étaient mieux organisés, ils payaient les manifestants

«Au début, on avait l’impression que les Frères musulmans étaient majoritaires dans la société, car ils étaient mieux organisés comme groupe, avec des leaders. Ils avaient des mosquées pour diffuser leur idéologie, et étaient implantés dans les quartiers pauvres et les villages, notamment en Haute-Egypte. Ils distribuaient de l’argent et monnayaient le soutien de la population. Mais on a vite vu qu’ils ne représentaient pas la majorité au sein de la population musulmane, peut-être 10% seulement», souligne le patriarche copte catholique.

Quand ils ont occupé les places du Caire, les islamistes donnaient de l’argent aux manifestants. «Les Frères ont reçu beaucoup d’argent venant du Qatar, de l’Amérique, de la Turquie, d’Allemagne, partout où ils sont implantés. Les Frères musulmans sont installés dans une soixantaine de pays et ils sont organisés au plan international. Beaucoup tirent les ficelles depuis l’extérieur. Maintenant que les leaders ont été arrêtés et que plus personne ne distribue de l’argent, les manifestants se font rares dans les rues…»

Des manifestants loin d’être pacifiques

Quant à l’affirmation que les manifestants étaient non violents, comme cela a été présenté au début par la plupart des médias, note-t-il, «il faut savoir que ce sont les gens dans les quartiers qui ont demandé l’intervention des forces de l’ordre. En effet, le pays était paralysé depuis soixante jours, des opposants aux islamistes étaient assassinés. C’est ainsi que de nombreux cadavres d’anti-Morsi ont été découverts lors de l’évacuation de la place Rabaa al-Adawiya. Des bâtiments publics et des écoles ont été brûlés. Cela n’a rien à avoir avec des manifestants pacifiques. Si des dizaines de policiers et de soldats ont été tués lors de l’évacuation des places occupées, c’est parce que nombre de ces manifestants étaient armés…»

«C’est la grande majorité du peuple qui a demandé l’intervention de l’armée»

Le patriarche copte catholique souligne que c’est la révolution populaire – «la grande majorité du peuple» – qui a demandé le soutien et l’intervention de l’armée. Mais il reconnaît que «c’est de notre faute si cela a été mal compris au début: on n’a pas expliqué ou su expliquer ce qui était en train d’arriver. Finalement, même les Eglises chrétiennes sont intervenues pour décrire ce qui se passait réellement sur le terrain. On a envoyé des déclarations pour expliquer notre attitude comme Eglise». Et d’affirmer que beaucoup de journalistes occidentaux se sont contentés, dans un premier temps, de reprendre les informations de la télévision qatarie Al Jazeera, «une chaîne complice des islamistes, qui diffusait de fausses informations».

Mgr Ibrahim Isaac Sidrak relève par ailleurs que les relations entre coptes catholiques, qui étaient vus avec suspicion par le pape Chenouda III, et coptes orthodoxes se sont sensiblement améliorées depuis l’arrivée du nouveau chef de l’Eglise copte orthodoxe, le pape Tawadros II. «C’est un homme humble, ouvert, spirituel, qui respecte les autres. Il a rencontré le pape François le 10 mai dernier au Vatican. Il est venu à mon intronisation et m’a offert une icône et une croix. Presque tous les évêques coptes orthodoxes de Minya, ville dont j’étais l’évêque copte catholique, sont également venus. C’est une atmosphère nouvelle entre nous, cela ne se serait pas passé sous Chenouda!» Déjà avant son élection sur le siège de Saint Marc, relève-t-il, Tawadros était très pastoral et ouvert à l’égard des coptes catholiques, qui ne sont que 250’000 face aux quelque 8 millions de coptes orthodoxes. «C’est vraiment l’esprit saint qui travaille dans l’Eglise!».

Encadré

Le sentiment de peur chez les coptes ne s’est pas dissipé

Les chrétiens égyptiens vivent toujours dans la peur, craignant pour leur sécurité. «On ne sait jamais s’il n’y aura pas un nouvel attentat… Mais on doit dire que les chrétiens sont devenus plus courageux. Ils expriment désormais leur opinion sans crainte!», relève le patriarche copte catholique, qui connaît bien Fribourg: durant l’été, dans les années 80 et 90, il faisait des remplacements à la paroisse de la cathédrale St-Nicolas alors qu’il étudiait à Rome.

A l’heure actuelle, la mentalité au sein de la population, en général, n’a pas encore fondamentalement changé. Les chrétiens se sentent toujours discriminés et marginalisés. «Dans l’administration, les coptes n’ont que des emplois secondaires, les hautes fonctions leur sont refusées. Certes, en Egypte, il n’y a pas officiellement de discrimination, ni au niveau des lois ni dans la Constitution. Ainsi, théoriquement, rien n’empêcherait qu’un chrétien obtienne un poste dans la haute hiérarchie. Dans la pratique, c’est cependant très différent. De même, personne ne me dit que je n’ai pas le droit de construire une église, mais il suffit qu’un simple employé bloque le dossier, et cela peut durer des années. Il ne dit pas non, seulement ‘demain’, ‘la semaine prochaine’… A Minya, j’avais depuis de nombreuses années la permission de construire une église dans la ville nouvelle, Minya El-Jadida. J’avais reçu le terrain du gouvernement, mais tout était bloqué par la police secrète de Moubarak. Elle faisait du chantage, exigeait des contreparties».

Dans les faits, si l’on peut placer une mosquée tout à côté d’une église, le contraire n’est évidemment pas possible. Les musulmans construisent des mosquées partout, sans même attendre un permis, mais il ne leur arrive rien: qui oserait démolir une mosquée ? «On n’a pas encore vu de grands changements dans la mentalité ambiante, et il reste une hostilité latente ou ouverte à l’égard des chrétiens dans certaines couches de la population». (apic/be)

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