Fribourg: L’actualité du dialogue interreligieux au centre du 5e «Forum Eglise dans le monde»
Fribourg, 18 octobre 2013 (Apic) S’il y a comme un frémissement d’intérêt pour la rencontre interreligieuse en terre catholique helvétique, on ne saurait parler d’engouement collectif, estime le Père Guy Musy. Le dominicain de Genève regrette que seuls de petits groupes fervents, «moyennement soutenus et encouragés par leurs autorités religieuses», semblent y croire. Le religieux participait le 18 octobre 2013 à l’Université de Fribourg au 5e «Forum Fribourg Eglise dans le Monde», consacré à l’état des lieux du dialogue interreligieux.
Les organisateurs de ce Forum – mis sur pied conjointement par l’Institut pour l’étude des religions et le dialogue interreligieux (IRD), dirigé par le professeur Mariano Delgado, et par le Centre d’études pastorales comparées (CEPC) de la Faculté de théologie, l’Université, et son responsable, l’abbé François-Xavier Amherdt – l’ont dit d’emblée: le dialogue interreligieux est important pour la construction d’un monde plus fraternel et plus juste. Car «les religions, en tant que réalités universelles, sont un facteur important de l’ordre mondial».
Devant près d’une centaine de participants, le Père Guy Musy, présentant le point de vue catholique sur la question, a estimé que le peuple catholique suisse dans son ensemble était encore largement sous informé en matière de dialogue interreligieux, et surtout peu convaincu de sa nécessité. Et de déplorer, en parlant des scrutins sur les minarets ou le port du voile islamique, que les catholiques suisses n’ont pas été les derniers à se laisser entraîner «par des vents contraires qui soufflent l’exclusion et parfois la haine» contre tel ou tel groupe religieux, dans ce cas les musulmans.
Relevant les impulsions suscitées il y a un demi siècle par le Concile Vatican II sur le plan proprement œcuménique, le dominicain d’origine fribourgeoise souligne que les catholiques suisses se sont par contre éveillés plus tardivement à la rencontre interreligieuse. «Je m’étonne toujours de voir comment le texte conciliaire ‘Nostra Aetate’, vraiment révolutionnaire quand il fixe les principes et les normes catholiques du dialogue interreligieux, est encore largement ignoré des fidèles catholiques que je rencontre aujourd’hui (…) Si nous avions été plus attentifs à cette Déclaration dans les années qui suivirent immédiatement le Concile, nous aurions évité les préjugés qui paralysent aujourd’hui le dialogue islamo-chrétien».
Evoquant les trois rassemblements interreligieux d’Assise conduits par le pape Jean Paul II en 1986 et 2003, et par Benoît XVI en 2011, qui ont réuni les principaux leaders religieux mondiaux, Guy Musy regrette que leur retentissement n’ait pas atteint la base du peuple catholique, «demeurée non pas indifférente, mais certainement absente de cet événement».
Quant au Groupe de travail «Islam» (GTI) de la Conférence des évêques suisses, qui a pour but de promouvoir le dialogue islamo-chrétien, le Père Musy a l’impression que son travail est largement méconnu, «du moins dans les milieux ecclésiaux que je fréquente».
Guy Musy reconnaît également que ce ne sont pas des raisons internes à la foi des catholiques qui ont mobilisé les évêques suisses sur cette question, «mais bien le nouveau visage de la carte religieuse de Suisse, avec les problèmes qu’elle entraîne sur le terrain». En effet, la présence musulmane dans le pays, qui a longtemps pu être ignorée, est devenue pour le public un enjeu de taille, ce qui fait que la rencontre interreligieuse doit sortir impérativement des cercles académiques, théologiques et du milieu des «notables». C’est la base, surtout les plus jeunes, qui doit y être sensibilisée.
A la tête de la communauté israélite libérale de Genève (GIL), le rabbin François Garaï a, quant à lui, admis la difficulté que le dialogue interreligieux peut poser au croyant.
«Comment écouter l’autre et ses dires si, de prime abord, il se considère comme fidèle à une doctrine qu’il dit être révélée par Dieu Lui-même à ses disciples ou à son prophète (…) Comment tisser une relation avec celle ou celui dont on contredit les principes fondamentaux de sa foi ? La seule façon de surmonter cette difficulté est de considérer que les paroles écrites ou orales de notre propre tradition ne constituent pas le message divin ultime, ni son intégralité. Délicate opération que celle de la relativisation de nos fondamentaux!».
Et pourtant, lance-t-il, il faut bien accepter cet acte de «Tzimtzoum», de rétraction, pour faire place à l’autre et devenir son interlocuteur. «Pouvons-nous aspirer à un monde où toutes les pensées religieuses considèreront les autres comme porteuses d’une part de vérité ? Arriverons-nous un jour à concevoir que notre théologie n’épuise pas toutes les options et toutes les définitions de Dieu ? Que Celui-Ci est au-delà de toute définition et que ce que nous disons de Lui ou d’Elle n’épuise pas la réalité de Son Etre».
Né en France, François Garaï se rappelle son enfance dans une Europe où le christianisme était omniprésent, «et les qualificatifs dont nous, juifs, étions affublés par le magistère de l’Eglise, et les douloureuses questions parfois auxquelles nous avions à répondre, accusés que nous étions d’être, soi-disant, perfides et déicides». L’importante rencontre de Seelisberg, qui réunit durant l’été 1947 autour de Jules Isaac 70 responsables religieux catholiques, protestants et juifs – dont les rabbins Jakob Kaplan et Alexandre Safran, et le futur cardinal Charles Journet –, si elle n’avait pas été convoquée par les instances de l’Eglise, allait cependant fonder une dynamique nouvelle et régénératrice dans la relation entre juifs et chrétiens.
Mais ces «Dix points de Seelisberg» étaient encore peu connus du grand public. C’est pourquoi, rappelle François Garaï, «j’ai pris connaissance avec soulagement, en ouvrant le journal en cette fin octobre 1965, de la promulgation de la Déclaration conciliaire ‘Nostra Aetate’. J’ai appris alors que nous n’étions plus considérés comme déicides ni comme perfides…»
Enfin disparaissait cette accusation terrifiante qui avait motivé tant de massacres au cours des siècles! Désormais, les relations entre catholiques et juifs pouvaient être envisagées sous un jour nouveau. «Aujourd’hui, le temps a passé, nos relations sont fraternelles. Nous avons presque oublié ce que fut le monde avant ‘Nostra Aetate'».
Spécialiste de l’islam et engagé depuis 1975 dans le dialogue islamo-chrétien en Europe, au Moyen-Orient et en Afrique, le pasteur Jean-Claude Basset décrit les étapes du développement du dialogue interreligieux contemporain.
Il le fait partir de la réunion à Chicago, en 1893, du «Parlement des religions du Monde», qui fut la première tentative de nouer un dialogue interconfessionnel global, puis relève la rencontre de Seelisberg qui marqua un tournant dans l’attitude chrétienne à l’égard des juifs, suivie de la déclaration conciliaire «Nostra Aetate» et des «30 glorieuses du dialogue interreligieux» débutées en 1970. Le théologien protestant note finalement le coup d’arrêt porté à ce mouvement prometteur, provoqué par les attentats terroristes du 11 septembre 2001.
Après l’optimisme suscité par les premières assemblées de la Conférence mondiale des religions pour la paix, le programme pour le dialogue interreligieux du Conseil œcuménique des Eglises (COE) et la collaboration qui s’instaure entre le COE et le Vatican, c’est la stupeur. L’attentat contre les tours jumelles du World Trade Center (WTC) à New York semblait donc confirmer les mauvais présages de Samuel Huntington et de son fameux «choc des civilisations».
«Les développements ultérieurs à 2001 montrent que le dialogue si bien intentionné soit-il n’est pas en mesure de contrer la montée des intégrismes qui affectent la plupart des religions en réaction à la mondialisation, et encore moins de prévenir les conflits et la violence religieusement connotée», note le chargé de cours à l’Université de Lausanne.
Jean-Claude Basset souligne toutefois que non seulement les tenants du dialogue ne baissent pas les bras, mais que l’on assiste à de nouvelles initiatives. Elles apparaissent tant du côté juif, avec la déclaration «Dabru Emet» (»Dire la vérité», «Parler vrai» – un document sur les relations entre judaïsme et christianisme signé par plus de 220 rabbins et intellectuels juifs à titre personnel), que du côté musulman, dont des responsables signent la lettre «Une parole commune» adressée en 2007 à toutes les instances chrétiennes.
Mais le théologien protestant de se demander sérieusement si la nécessaire révolution du dialogue n’avait pas encore eu lieu dans le christianisme pris globalement. Un christianisme, déclare-t-il de manière un peu provocatrice, qui suscite encore, «sinon la méfiance, en tout cas la prudence, de la part des ses partenaires». (apic/be)
Le «Forum Fribourg Eglise dans le monde» se range dans la tradition des «Semaines de Fribourg pour l’Eglise dans le monde», qui se sont déroulées à Fribourg jusqu’en 1973. Le Forum est consacré aux questions touchant à l’Eglise dans le monde, la mondialisation, la mission et la rencontre entre les religions. Il a pour but de contribuer à ce que les questions touchant à l’unification du monde, dont parle le Concile Vatican II, soient discutées dans un climat ouvert. (apic/be)
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