« Etre jésuite dans cette région signifie être prêt à donner sa vie »
San Salvador, 3janvier(APIC) Contrairement à l’Europe ou aux Etats-Unis,
l’Amérique centrale connaît une croissance des vocations sacerdotales. Cette constatation, la Compagnie de Jésus établie en Amérique centrale l’a
faite puisque durant ces dix dernières années, les vocations jésuites ont
connu une augmentation de l’ordre de 150%. Des jeunes se sentent aujourd’hui attirés par le rôle que joue cet Ordre en Amérique latine. Et
l’assassinat au Salvador, le 16 novembre 1989, de six d’entre eux n’a fait
que fortifier leur foi et leur conviction.
Formé à l’origine de missionnaires, l’Ordre, qui compte aujourd’hui 350
religieux dans cette région, est aujourd’hui composé essentiellement de
jeunes d’Amérique centrale pleinement identifiés avec la mission sociale et
l’option préférentielle pour les pauvres pour lesquelles s’activent les
jésuites.
Martin Gomez, un Nicaraguayen de 26 ans, appartient à cette nouvelle génération de prêtres jésuites. Lorsqu’en novembre 1989 six de ses compagnons
furent assassinés à l’Université Centro-américaine (UCA) de San Salvador
par des militaires, Gomez se trouvait à La Chacra, un quartier pauvre de la
périphérie de San Salvador que l’armée salvadorienne bombardait. Une nouvelle génération, relève le jeune jésuite, qui s’est mise au travail pour
le changement social dans le tiers monde.
Le Guatémaltèque Carlos Manuel Alvarez, 33 ans, est un autre exemple de
ce changement profond qu’apporte la nouvelle génération de jésuites en Amérique latine. Lui, tout comme Martin Gomez tient à se différencier des missionnaires européens. Il se sent profondément et humblement centre-américain: « Les jeunes en Amérique latine sont unis et partagent la même histoire dans une région où l’injustice ne se différencie que par son importance ». « Nous sommes nés au milieu de l’injustice, nous l’avons vécue et la
vivons toujours. C’est la raison pour laquelle notre analyse est plus rigoureuse et plus radicale que celle faite par les étrangers », explique Alvarez.
Il y aura encore des martyrs
Le Salvadorien Julio César Soza, 22 ans, qui a choisi d’intégrer l’Ordre
avec le désir de travailler avec les réfugiés, admet pour sa part avoir
critiqué durement « l’intellectualisme » des jésuites espagnols assassinés en
novembre 89. « Mais ensuite, je me suis rendu compte de la cohérence de leur
propos en tant que prédicateurs. D’un discours qui les a menés à la mort.
Ils parlaient en connaissance de cause de nos réalités », affirme-t-il.
Après ce massacre, les jeunes jésuites ont vécu dans la peur durant des
semaines. Ironiquement, poursuit Soza, cette peur s’est estompée après la
visite du supérieur général de l’Ordre, le Père Peter-Hans Kolvenbach, venu
de Rome au Salvador pour nous dire qu’il y aura encore des martyrs. « Il
nous a dit, relève-t-il, qu’être jésuite en Amérique centrale signifie être
prêt à donner sa vie. Un discours réaliste ».
Pour Alvarez et les autres, le massacre de novembre 89 est présent dans
les mémoire et ressenti comme une expérience traumatisante, certes, mais
aussi fortifiante.
Les exemples du Père Grande et de Mgr Romero
César Jerez, recteur de l’Université Centroamericana de Managua (Nicaragua), chargé notamment de s’entretenir avec de jeunes postulants, relève
pour sa part que ces derniers se réfèrent invariablement au Père Rutilio
Grande, jésuite assassiné en 1977 à San Salvador pour avoir appuyé les
« campesinos » et le développement de coopératives. La figure de Mgr Oscar
Romero – qui n’était pas jésuite -, assassiné en 1980, est également fortement évoquée. « les « muchachos » me disent que ces vies exemplaires valent la
peine d’être vécues », déclare-t-il.
Peu de jours après le massacre de 89, beaucoup de jeunes jésuites se virent dans l’obligation de se disperser, de se cacher, à la suite de menaces
proférées à leur encontre. Un jeune de 19 ans, dont la famille avait offert
le refuge à un jésuite témoigne: « Cette expérience m’a stimulé pour entrer
dans l’Ordre ». Un autre jeune, campesinos de son état, dit combien il a été
impressionné, en dépit des menaces, par la détermination de deux jésuites
de poursuivre leur ministère, en voyageant d’un point à un autre du pays,
jusque dans les zones pratiquement en guerre.
Selon un jeune jésuite salvadorien, des tensions entre la Compagnie de
Jésus et le Vatican sont apparues dès 1980: « Le pape Jean Paul II semblait
craindre que l’emphase dont font preuve les jésuites dans les questions sociales les amène à sympathiser avec le socialisme et le marxisme ».
Reste que dans la région, d’aucuns opinent que les six jésuites assassinés ont eux-mêmes cherché leur propre mort en voulant changer la société,
mais en laissant de côté leur travail pastoral de prêtre. Certains pères de
famille ne font en réalité preuve d’aucune indulgence vis-à-vis de ces martyrs: « Ils leur reproche de porter la responsabilité de la mort de leurs
fils qui se sont unis à la guérilla après avoir étudié avec eux », explique
Alvarez, qui conclut en relevant que si les jésuites en Amérique centrale
sont contre le système, ce n’est pas pour des raisons politiques: nous ne
nous identifions à aucun système. Ce que nous voulons, c’est la justice sociale ». (apic/na/pr)
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