Sur le thème «Quel sang y a-t-il dans nos ordinateurs?», Action de Carême et Pain pour le prochain veulent sensibiliser l'opinion

Berne : Ces minerais de la guerre qui finissent dans nos ordinateurs et nos téléphones portables

Berne, 25 octobre 2013 (Apic) Personne n’imagine aujourd’hui vivre sans ordinateur ou sans téléphone portable. Ce que l’on sait moins, c’est que les matières premières nécessaires à la production de ces produits high tech proviennent de régions en conflit, où la violence et la mort côtoient les violations des droits de l’homme. Mais qui s’en souçie ? Certainement pas le consommateur, qui ne veut surtout pas « se prendre la tête » lors de ses achats. Pour sensibiliser le public, Action de Carême et Pain pour le prochain ont organisé le 24 octobre 2013 à Berne une conférence sur le thème de leur campagne « High Tech – No Rights? ».

En posant la question « Quel sang y a-t-il dans nos ordinateurs? » lors de leur conférence, Action de Carême et Pain pour le prochain ont pour objectif d’interpeller politiciens, chefs d’entreprise et consommateurs. En 2007, les deux œuvres d’entraide ont lancé la campagne « High Tech – No Rights? ». Son but? L’amélioration des conditions de travail des mineurs payés 20 dollars par jour pour extraire les minerais nécessaires à la fabrication des produits high tech. La campagne réclame également la transparence sur toute la chaîne de production, de la mine au téléphone.

Fin 2012, on estimait à 1,7 milliard le nombre de téléphones portables vendus dans le monde, portant à 6,8 milliards le nombre de téléphones en service. C’est presque autant que le nombre d’êtres humains sur Terre.

Si l’on arrivait à ouvrir l’un de ces téléphones, on s’apercevrait qu’il est composé de près de 60 matériaux différents : du verre, du plastique, mais aussi des matières premières précieuses, telles que le tantale, l’étain, l’or et le tungstène. Ces minerais proviennent à 80% de la République démocratique du Congo (RDC), le reste d’Australie, du Brésil et de Chine.

Les minerais de la guerre

Ces richesses du sous-sol provoquent des guerres entre Etats et groupes rivaux, qui elles-mêmes entraînent massacres, atteintes aux droits humains, travail des enfants et exploitation sexuelle. Dans le monde entier, de nombreux conflits armés sont ainsi financés par le produit de l’extraction de ces minerais.

Au Congo, la guerre civile qui fait rage depuis dix ans a coûté la vie à cinq millions de personnes. Tant les insurgés que l’armée contrôlent les mines à l’est du pays et empochent les recettes de la vente des minerais qui en sont extraits, au détriment de la population autochtone. Celle-ci est chassée de ses terres, afin de permettre l’exploitation du sous-sol, et privée de son accès à l’eau potable.

Face à cela, plusieurs rapports de l’ONU et d’ONG ont dénoncé la criminalisation du secteur minier de l’est de la RDC. Conséquence: les exportations de minerais vers les Etats-Unis ont été suspendues. « Et pourtant, le secteur minier pourrait permettre de faire vivre – un peu – la population », estime Gabriel Kamundala Byemba, spécialiste au Centre d’Expertise en Gestion minière à Bukavu, au Congo, se basant sur un rapport de la Banque mondiale démontrant la contribution de ce secteur à la diminution de la pauvreté.

Le secteur minier de l’Est de la RDC a donc une double face: d’une part son rôle dans les conflits à l’Est. D’autre part, son rôle dans l’économie locale. « Que faire alors? Un boycott? Un embargo? Ne rien faire? », s’interroge Gabriel Kamundala Byemba.

Que fait la Suisse?

Plaque tournante du négoce des matières premières, la Suisse ne semble n’avoir pris conscience de la problématique que récemment. Berne a estimé en mai 2013 dans un rapport qu’un durcissement de la législation en matière de négoce de matières premières n’était pas nécessaire.

Au niveau fédéral, seule existe à ce jour une initiative du Secrétariat d’Etat à l’économie (SECO), la « Better Gold Initiative ». Elle vise à favoriser la transparence dans la chaîne de sous-traitance de l’or et établir le principe de traçabilité afin de prévenir la corruption, la violation des droits humains dans le processus d’extraction et le financement de conflit par le biais de transactions sur l’or. On estime que 70% du stock d’or de la planète transite chaque année par la Suisse. La place helvétique compte quatre des plus importantes raffineries d’or au monde.

Présente à la conférence, la conseillère municipale bernoise socialiste Ursula Wyss a regretté le retard de la Suisse en matière de réglementation de la chaîne de production des matières premières par rapport à d’autres pays. En effet, depuis 2010, le Dodd Frank Act oblige les entreprises aux Etats-Unis à indiquer si des « minerais de la guerre » entrent dans la fabrication de leurs produits. L’Union européenne (UE) a emboîté le pas aux Américains en avril 2013, en adoptant de solides normes de transparence qui contraignent les firmes à publier leurs paiements par pays et par projet.

Les progrès de l’industrie électronique

La problématique des minerais de la guerre ne repose cependant pas sur les seules épaules des gouvernements. L’industrie électronique est également concernée. En effet, acheter des minerais dans des régions en conflit comporte des risques sérieux d’atteinte à l’image et à la réputation d’une société.

Aux Pays-Bas, Philips s’est engagé à ne pas acheter des minerais qui financeraient directement ou indirectement les groupes armés en RDC ou dans les pays avoisinants. « Nous nous fournissons auprès de 158 fonderies, 40 d’entre elles ont appliqué les directives pour devenir des Conflict Free Smelters (fonderies libres de tout conflit) », explique Jan-Willem Scheijgrond, responsable des questions de durabilité chez le producteur de lampes et d’appareils électroniques. Philips participe également à la « Conflict Free Tin Initiative », afin d’acheter uniquement de l’étain provenant de mines propres.

« Mais, en raison de la complexité de la chaîne de production – il existe sept intermédiaires entre la mine et le distributeur –il est impossible de garantir qu’un produit ne contienne aucun minerai de la guerre. Celui qui le fait est un menteur! », affirme Jan-Willem Scheijgrond.

Cela ne va pas résoudre le conflit au Congo

Autre tentative venue du Nord de faire du négoce des matières premières un commerce durable et équitable, le néerlandais Fairphone s’est donné pour mission de produire un téléphone portable ayant le meilleur bilan social et écologique possible. « Fairphone est un smartphone comme les autres. La différence, c’est ce qu’il y a derrière: des matériaux achetés hors des zones de conflit », s’enthousiasme Bas van Abel, PDG de Fairphone.

La société a toutefois été obligée d’utiliser du coltan, minerai extrait en RDC. Bas Van Abel s’est donc rapproché des initiatives Solutions for Hope et Conflict-Free-Tin Initiative qui garantissent que l’achat de ce minerai ne finance par les milices engagées dans la guerre civile. Le produit final est fabriqué par A’Hong, un industriel qui possède des usines à Shenzhen et à Chongqing, en Chine. Il a été choisi car « il assemble la quasi-totalité du téléphone au même endroit, ce qui permet d’avoir un seul interlocuteur et de multiplier les visites ». En effet plus on fait appel à des sous-traitants, plus il est difficile de s’assurer que les salariés sont traités correctement.

« Nous ne pouvons pas résoudre le conflit au Congo ou changer les lois », tient à préciser Bas Van Abel. « Ce que nous faisons, c’est défier l’industrie pour la pousser à trouver des alternatives éthiques ».

Pas d’entreprise sans clients

Tout au bout de la chaîne, on retrouve évidemment le consommateur. Sa responsabilité est grande: il est libre d’acheter ou de ne pas acheter. « Il n’y a pas d’entreprise sans clients », rappelle à juste titre Mathieu Fleury, secrétaire général de la Fédération romande des consommateurs (FRC).

« On demande aujourd’hui au consommateur de s’informer pour savoir ce qu’il achète. De choisir entre le produit plus cher et plus écologique et celui moins cher et moins éthique. Cette lourde responsabilité, le client refuse aujourd’hui de l’assumer seul. Il faut la partager avec la production et la distribution », poursuit Mathieu Fleury.

Pour le secrétaire général de la FRC, l’industrie doit pouvoir fournir des alternatives. L’idée est de pouvoir donner au consommateur le pouvoir de sanctionner et de récompenser. (apic/cw)

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