Fribourg: Quête en faveur de l’Université: soutenir l’éthique dans la société
Fribourg, 4 novembre 2013 (Apic) L’Institut interdisciplinaire d’éthique et des droits de l’homme de l’Université de Fribourg (IIEDH) est le principal bénéficiaire de la traditionnelle quête du premier dimanche de l’Avent dans les paroisses catholiques de Suisse. A cette occasion, le directeur de l’IIEHD, Thierry Collaud, présente le nouveau pôle de recherche «Vieillissement, éthique et droits». A la fois médecin et théologien, il est professeur associé de théologie morale spéciale et d’éthique sociale chrétienne au sein de la Faculté de théologie.
Apic: Que représente pour vous l’éthique?
Thierry Collaud: Pour moi une excellente définition de l’éthique est celle de Paul Ricoeur qui dit que l’éthique est la recherche «de la vie bonne avec et pour autrui dans des institutions justes». Il s’agit donc de réfléchir constamment à nos actes pour voir s’ils s’insèrent dans cette recherche ou s’ils la contredisent. Je pourrais l’exprimer d’une autre manière en disant que l’éthique questionne nos comportements pour savoir s’ils sont humanisants ou déshumanisants (dans la mesure où la recherche de la vie bonne est équivalente à la recherche de l’humanité dans sa plénitude, dans son déploiement optimal). Ceci est valable au niveau individuel mais aussi au niveau social.
La question de savoir ce que l’on met sous cette notion de vie bonne ou d’humain, est celle qui pose le plus de problèmes dans une société multiculturelle. Personnellement, je valorise trois axes de l’humain que l’éthique doit contribuer à mettre en valeur et protéger:
L’ouverture-liberté, dans le sens où l’humain est fondamentalement un être libre et ouvert sur l’au-delà de lui (ce qui implique la dimension spirituelle, mais aussi esthétique, écologique etc.), un être créateur, communicateur et en fonction de cela unique et toujours insaisissable.
La limite et la fragilité, dans le sens où l’humain est toujours un être limité, vulnérable, qui ne se fait pas lui-même et dont la blessure fait partie de la vie. La prise en compte de cette dimension implique le refus de tout hybris ou fantasme de toute-puissance ainsi que l’aménagement de la vie dans ses conditions concrètes, pour qu’elle puisse se déployer dans son ouverture-liberté à partir de la réalité finie qui nous est donnée.
L’altérité-communauté: l’être humain est un être en relation et un être social, constructeur de communauté et de fraternité, vivant avec d’autres dans des histoires qu’il s’agit de valoriser et de respecter (par exemple réinsertion du malade dans une histoire signifiante en médecine, ou travail qui est fait à l’IIEDH par Patrice Meyer-Bisch sur les droits culturels).
Apic: Pourquoi est-il important d’enseigner l’éthique à l’Université?
TC: L’enseignement universitaire est souvent spécialisé, focalisé sur un problème particulier, à prétention scientifique, restant dans l’ordre du vérifiable et du mesurable. La réflexion éthique n’est pas une connaissance supplémentaire, mais une stimulation pour l’étudiant à ouvrir son regard sur les dimensions du sens que peuvent avoir les connaissances apprises et leur mise en pratique. Dans quelle mesure peuvent-elles être au bénéfice de cette recherche de la vie bonne et de l’humanité pleine, mais aussi comment, même chez des personnes de bonne volonté, peuvent-elles conduire à nier cette dimension est à aller dans le voie de l’inhumain.
Je montre cela par exemple dans mon cours d’éthique aux étudiants en médecine, en prenant des exemples des dérapages graves dans la recherche scientifique américaine des années 1960 (scandale de Tuskegee où l’on a observé l’évolution de la syphilis dans des populations noires sans les traiter, alors que la pénicilline venait être découverte). J’essaye de leur faire prendre conscience que la recherche scientifique ou l’activité médicale ne sont pas des activités «bonnes» en soi, qui seraient par elle-même humanisantes, mais que dans ces activités, il faut toujours se poser la question du bien, qui est pour moi la question éthique fondamentale et que ne pas se la poser risque de nous conduire à nier l’humanité en nous et chez l’autre (cf. H. Arendt).
Apic: Vous mettez dans votre Institut un nouvel accent sur le thème du «vieillissement, de l’éthique et des droits.» Pour quelles raisons avez-vous choisi cette orientation? Y a-t-il certains déficits éthiques dans ces domaines? Notamment au regard de l’essor des organisations d’aide au suicide comme Exit en Suisse?
TC: En cherchant à définir une nouvelle direction de recherche pour l’IIEDH, nous avons voulu choisir un domaine qui était important pour toutes les facultés de l’Université (puisque nous sommes un institut interfacultaire) et qui rejoignait les préoccupations sociales contemporaines. Le vieillissement (compris comme un phénomène social large et non pas d’une manière étroite liée uniquement à la gériatrie, aux institutions pour personnes âgées ou aux soins palliatifs) répondait bien à ce cahier des charges. Il se trouvait en plus qu’il existe effectivement, comme vous le signalez, un déficit de réflexion éthique sur tous les problèmes touchants à la vieillesse (travail, financement, communication, hébergement, soins, place dans la famille, place dans la société etc.). Les premières réactions à la création de ce nouveau pôle ont montré que cette réflexion était nécessaire et bienvenue, tant au niveau de la recherche et de l’enseignement que de la politique sociale.
Ce que vous dites du suicide assisté est effectivement un symptôme des problématiques liées au grand âge, qui n’ont pas suffisamment été travaillées, peut-être parce qu’elles sont nouvelles, dans la mesure où la démographie des 65 ans et plus a fondamentalement changé ces dernières années. Ce point noir des pratiques sociales en matière de vieillesse dans notre pays montre bien la nécessité de réfléchir «éthiquement», comme je l’ai dit plus haut, c’est-à-dire de ne pas se focaliser sur un prétendu droit de choisir librement l’heure de sa mort, mais d’intégrer la notion de liberté avec celle de fragilité et de communauté. Ceci nous permet alors de sortir des réponses simplistes que veulent amener des associations comme Exit. (apic/job/rz)
Le dimanche universitaire est traditionnellement le premier dimanche de l’Avent. Ce jour-là la quête est prélevée dans toutes les paroisses catholiques de Suisse en faveur de l’Université de Fribourg. Le montant ainsi récolté doit être affecté exclusivement à la couverture des besoins de l’Université.
Attributions 2013 de la quête 2012:
Pôle de compétences en éthique, y compris Institut d’éthique et des droits de l’homme: 200’000 francs
Divers projets de recherche, forum des religions: 30’000 francs
Publications scientifiques à réflexion éthique pour toutes les facultés: 20’000 francs
Département de théologie pastorale: 20’000 francs
Bourse à des étudiants de pays émergents: 18’000 francs
Accompagnement spirituel des étudiants: 20’000 francs
Organisation quête: 15’000 francs
Total: 323’000 francs
Fribourg: Les cours d’éthique de l’IIEDH, l’expérience d’une infirmière
Mieux tenir compte des besoins psychologiques, sociaux et spirituels des patients
Propos recueillis par Josef Bossart, Apic
Fribourg, 4 novembre 2013 (Apic) Myriam Corbat, infirmière à Fribourg, décrit son expérience des cours d’éthique et de spiritualité dans les soins proposés par L’Institut interdisciplinaire d’éthique et des droits de l’homme de l’Université de Fribourg (IIEDH). Elle se réjouit notamment de pouvoir, grâce à cet enseignement, mieux prendre en compte les personnes qu’elle soigne dans leurs besoins psychologiques, sociaux et spirituels.
Apic: Dans quel contexte avez-vous eu à faire avec la formation permanente de l’IIEDH?
Myriam Corbat: En 2010 j’ai pris le temps de réfléchir à ma carrière professionnelle d’infirmière et à l’orientation que je souhaitais lui donner. Après 23 ans de soins «techniques» et d’accompagnement de la personne à domicile, j’ai souhaité me centrer plus sur la relation humaine, éthique et vivre le quotidien de personnes âgées. J’ai découvert la possibilité d’effectuer le CAS «d’éthique et spiritualité dans les soins», proposé par la formation continue de l’Université de Fribourg. En cours de formation j’ai eu l’opportunité de changer de place de travail. J’ai quitté les soins à domicile du district de la Sarine pour travailler à l’ISRF, une institution regroupant trois couvents ou vivent des religieuses et religieux âgés. Un contexte idéal pour étudier l’éthique et la spiritualité dans les soins!
Apic: Comment avez-vous profité concrètement de cette formation pour votre activité professionnelle?
MC: Le CAS m’a permis de d’affiner mon «savoir être infirmière», en étant plus attentive aux aspects éthiques et spirituels des personnes que je soigne. En équipe, nous vivons quotidiennement des situations de soins qui nous amènent à avoir une réflexion en lien avec un accompagnement éthique et spirituel. Je me sens plus à l’aise pour accompagner une personne âgée qui doit faire face à ses pertes physiques, vivre consciemment le constat de la diminution de ses capacités cognitives…une personne qui ne trouve plus de sens à sa vie dans le présent et le futur…Cette formation m’a appris à repérer les enjeux éthiques et spirituels qui se vivent au quotidien. J’ai appris à me poser les «bonnes» questions quand j’observe un mal être chez une personne soignée ou chez les membres de l’équipe.
L’aspect spirituel est très riche et permanent dans la vie d’un couvent! Ce contexte de vie, rythmé par les offices, messes, rencontres, lectures, temps de prières, fait parie intégrante de nos processus de soins. Cela favorise les échanges et discussion sur ce thème. Notre rôle de soignante est entre autres de favoriser la continuité de leur vie religieuse.
Je résumerais que le CAS me permet d’effectuer en conscience des soins personnalisés, qui tiennent compte de l’aspect biologique, psychologique, social et spirituel.
Apic: Quel rôle jouent l’éthique et la spiritualité dans votre champ d’activité professionnelle actuel?
MC: L’éthique et la spiritualité dans les soins ont un rôle majeur dans le cadre de mon travail dans un couvent.
Respecter autrui, le soigner en tenant compte des spécificités religieuses est prioritaire au couvent. Il m’est facile de parler de spiritualité dans le couvent, car pour les religieux et religieuses, vivre leur spiritualité est un acte de foi au quotidien.
Par contre dans mes précédentes activités professionnelles en milieu laïque, j’ai souvent ressenti de la part des personnes soignées une certaine pudeur et hésitation à partager ce vécu. Une relation basée sur la confiance me permettait toutefois d’aborder ce thème.
Apic: Pouvez-vous citer des exemples qui illustrent les questions et les «champs de tensions» éthiques qui se posent dans votre domaine professionnel?
MC: Il m’est difficile d’avoir une vision globale des champs de tension éthiques qui se posent actuellement dans le domaine des soins infirmiers.
Je pourrai dirais que l’entrée en 2013 de la loi sur les directives anticipée à provoqué des discussions au sein de l’équipe. Nous avons connaissance des directives anticipées de chaque personne soignée. Nous nous devons en notre âme et conscience de les respecter.
Il y a là une tension entre la réalité politico-économique (nous sommes en temps de crise, les budgets santé sont limités, voire restreints) et la réalité des soignants qui souhaiteraient maintenir les acquis dans le domaine des soins. Les soignants rêvent d’avoir un peu de temps pour l’accompagnement individualisé! (apic/job/rz)
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