La joie d’être visités par des chrétiens venus d’ailleurs
Fribourg, 3 décembre 2013 (Apic) «La communauté locale ne doit pas seulement s’occuper de ses propres fidèles, elle doit avoir l’esprit missionnaire et frayer la route à tous les hommes vers le Christ» (*). C’est fort de cette conviction conciliaire, même s’il relève que ce n’est pas là la première priorité d’un évêque, que Mgr Charles Morerod a visité en octobre dernier les minorités chrétiennes d’Asie Centrale. Il l’a fait à l’invitation de la section latine de l’œuvre d’entraide catholique «Aide à l’Eglise en Détresse» (AED). Une première pour l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg (LGF), qui ne s’était jamais rendu dans la région.
Mgr Charles Morerod faisait partie d’une délégation qui a visité au Kirghizstan et en Ouzbékistan, du 4 au 13 octobre 2013, la petite minorité catholique dispersée au milieu d’une population musulmane strictement surveillée par des gouvernements craignant la montée des extrémismes religieux.
Guidée par Roberto Simona, responsable de l’AED pour la Suisse romande et italienne, spécialiste de l’Asie centrale et des minorités chrétiennes dans les pays musulmans, la délégation a rencontré des familles et effectué des visites d’œuvres pastorales et caritatives financées par AED.
La présence des visiteurs, venus comme touristes, a été discrète et il n’y a eu aucun contact officiel avec les autorités. L’évêque de LGF a pu rencontrer à Bichkek, capitale et principale ville du pays, l’administrateur apostolique du Kirghizstan, Mgr Nikolaus Messmer, un jésuite d’origine allemande né au Kazakhstan, et à Tachkent, Mgr Jerzy Maculewicz, franciscain cordelier originaire d’Ukraine occidentale, administrateur apostolique de l’Ouzbékistan. La délégation a ensuite visité Urgench, Khiva, Boukhara et Samarkand.
«Les familles que nous avons rencontrées dans leur maison, avec lesquelles nous avons mangé, que nous avons écouté chanter, ont été très touchées que l’on s’intéresse à elles, que des chrétiens venus de Suisse viennent les voir… Ces gens nous ont posé de nombreuses questions sur l’Eglise qui est en Suisse. Ils étaient heureux de nous parler de leur foi, de leur histoire. Certains ont survécu aux déportations staliniennes et ont connu une pauvreté inouïe, comme les Allemands de la Volga (voir encadré)».
Isolés, souvent en butte à des difficultés matérielles ou à des tracasseries administratives, les catholiques locaux se sentent assez seuls. Leur joie était d’autant plus grande de rencontrer la délégation de l’AED. Mgr Morerod confie à l’Apic qu’une telle visite renforce la conviction de l’universalité de l’Eglise. Elle fait mieux comprendre ce que demande le Concile Vatican II quand il parle de solidarité active avec les autres Eglises dans le monde.
L’évêque a été frappé par le fait que lors des messes qu’il a célébrées dans les paroisses – auxquelles ont pris part à chaque fois quelques dizaines de personnes – près de la moitié des participants n’allaient pas communier.
«Une bonne partie ne sont pas baptisés. Car s’ils viennent d’un autre contexte religieux, comme l’islam, changer de religion est vécu par leur communauté comme une trahison. Cela d’autant plus que religion et ethnie vont de pair. Cela ne dérange personne s’ils fréquentent la messe, mais il leur est par contre difficile de franchir le pas en se faisant baptiser, car ils seraient rejetés par la famille s’ils se convertissaient».
Le phénomène est accentué dans les régions reculées où les convertis – qui sont peu nombreux – doivent souvent affronter l’hostilité de leurs proches, de leurs voisins et du clergé islamique. Ils ont aussi de la difficulté à trouver un emploi en raison de leur foi.
A Khiva, en Ouzbékistan, Mgr Morerod a rencontré un servant de messe du nom d’Islam, qui n’était pas baptisé. Il est difficile de se mettre en porte-à-faux avec ses proches! Rencontrant un pasteur évangélique d’origine musulmane, ce dernier a confirmé que sa famille avait été ostracisée par les habitants de son quartier, qu’il avait même été battu.
«Une chose est frappante dans ces régions: si on est d’une telle ethnie, on appartient à une telle religion. Ainsi, les catholiques viennent de familles d’origine allemande ou polonaise. Il est difficile de devenir catholique quand on est issu d’une famille musulmane. Nombre de convertis passent auparavant par la case évangélique…»
Mgr Morerod note que depuis la chute de l’Union soviétique, beaucoup de catholiques d’origine allemande, vivant parfois depuis plusieurs siècles en Russie, ont émigré en Allemagne. Quant aux Russes, de confession orthodoxe, ils doivent faire face à un certain «retour de flamme» depuis que les Ouzbeks sont aux commandes. Ils sont assez inquiets pour leur avenir en tant que minoritaires et nombre d’entre eux sont repartis vivre en Russie.
Indépendant de l’Union soviétique depuis le 31 août 1991, pays d’Asie centrale le plus peuplé avec quelque 30 millions d’habitants, l’Ouzbékistan est composé principalement d’Ouzbeks, un peuple de langue turque (officiellement près de 80 % de la population). Les habitants d’ethnie russe représentent la minorité la plus importante avec 6 %, en constante diminution, surtout depuis l’indépendance. Les autres minorités sont constituées par les Tadjiks 5,5 %, les Kazakhs 4 %, les Tatars 4 %, les Karakalpaks 1,9 %, les Coréens 1,1 %, ainsi que les Kirghizes et les Turcs meskhètes. Certaines de ces minorités, comme les Allemands de la Volga, les Coréens, les Tatars ou les Turcs meskhètes, ont été déportées en Ouzbékistan sur ordre de Staline.
L’Eglise catholique dispose actuellement en Ouzbékistan d’une «administration apostolique» qui dépend directement du Saint-Siège, confiée à l’Ordre des frères mineurs conventuels (cordeliers), qui s’étend sur tout le territoire national et compte 5 paroisses. L’Eglise est officiellement reconnue, mais, comme le fait remarquer Mgr Jerzy Maculewicz, «l’évangélisation est un problème, parce que la loi interdit toute activité missionnaire. C’est pourquoi nous sommes obligés de nous limiter à agir au sein de nos églises. Nous accueillons et catéchisons les gens qui viennent à nous, mais nous n’avons pas le droit d’annoncer l’Evangile en public». Comme au Kirghizstan, le gouvernement ouzbek contrôle les institutions islamiques et interdit aux musulmans la pratique autonome de leur religion.
Au Kirghizstan, les restrictions au prosélytisme et aux conversions touchent davantage les communautés chrétiennes protestantes luthériennes, baptistes, évangéliques et pentecôtistes. En raison du manque d’églises et de chapelles et des difficultés administratives et financières pour en construire de nouvelles, les prêtres catholiques sont souvent obligés de célébrer la messe dans des maisons privées, et de parcourir annuellement des milliers de kilomètres pour la pastorale des fidèles, étant donné qu’une seule paroisse peut rassembler jusqu’à trente villes et villages. (apic/be)
(*) Cf. Décret sur le ministère et la vie des prêtres, «Presbyterorum Ordinis», promulgué par le pape Paul VI le 7 décembre 1965.
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