Guatemala : Nery Rodenas se bat pour la reconnaissance du génocide pendant la guerre civile

« Il faut travailler sur la mémoire pour réduire la violence quotidienne »

Guatemala City, 1er mars 2014 (Apic) Directeur exécutif du Bureau des Droits de l’Homme de l’Archevêché du Guatemala (ODHAG), Nery Rodenas est un personnage clé dans la lutte pour la reconnaissance du génocide au Guatemala et pour que la justice soit rendue aux populations indigènes décimées pendant la guerre civile (1960-1996).

Depuis des années, cet avocat se bat pour que toute la lumière soit faite sur l’assassinat de Monseigneur José Gerardi Conedera, assassiné le 26 avril 1998, dans sa paroisse de San Sebastián, deux jours après avoir publié le rapport « Guatemala nunca más » (Guatemala plus jamais) sur les crimes commis durant la guerre civile. Il s’est également très impliqué lors du procès de l’ancien président Rios Montt, condamné en mai 2013 pour génocide et crimes contre l’humanité. Il est, enfin, un observateur avisé et critique de la situation économique et sociale actuelle de son pays. Et s’inquiète notamment pour les jeunes, représentant 69 % des 15 millions d’habitants, qui sont livrés à la violence et au chômage.

Apic: Le 10 mai 2013, l’ancien Président du Guatemala, José Efraín Rios Montt, a été condamné à 80 ans de prison pour génocide et crimes contre l’humanité. Quel a été votre sentiment ?

Nery Rodenas: Cela a été à la fois une grande satisfaction et un espoir, car nous pensions que le pays en avait terminé avec l’impunité. Ce jugement a surtout constitué l’aboutissement de plusieurs années de travail menées par les organisations de défense des droits de l’homme et des associations représentatives des populations indigènes pour faire reconnaître les violences commises par les militaires, en particulier à l’égard des femmes. Pour bien comprendre ce qu’a représenté ce jugement, il faut rappeler que Rios Montt est arrivé au pouvoir après un coup d’État. Il a ensuite été président du Guatemala entre mars 1982 et août 1983. En à peine 1,5 an, il a écrit l’une des pages les plus sanglantes de l’histoire du pays et de cette guerre civile qui a fait officiellement plus de 250 000 morts et 45 000 disparus.

Apic: La joie a été pourtant de courte durée, puisque 10 jours plus tard, la Cour Constitutionnelle a annulé le procès, qui devra donc recommencer à zéro, mais pour lequel aucune date n’est encore fixée…

Nery Rodenas: Oui, après avoir vu cet homme assis dans le box des accusés, l’annonce de l’annulation du jugement a é été une grande déception pour l’ensemble des militants des Droits de l’Homme. Nous avons eu le sentiment qu’une brèche s’était ouverte dans le mur de l’impunité qui pèse sur ce pays depuis des décennies. Du coup, l’annulation du procès et donc de la sentence a été mal vécue. Mais d’une certaine manière, nous nous y attendions. Car bien avant le procès et pendant les débats, il y a eu beaucoup de menaces, de tentatives de déstabilisation des magistrats et de campagnes de presse très critiques à l’égard des plaignants. Mais au fond, l’essentiel est ailleurs. Car ce jugement a bel et bien été prononcé et il marquera à jamais l’histoire de ce pays, et même de toute l’Amérique latine.

Apic: Même s’il devra reprendre de zéro, pensez-vous que ce jugement constitue une porte ouverte pour d’autre procès, liés aux autres nombreux massacres perpétrés dans d’autres régions du Guatemala.

Nery Rodenas: Sans aucun doute. Ce procès n’a effectivement concerné « que » 1771 indiens de la zone Ixil, alors que plus de 600 autres massacres ont été commis à travers le pays pendant cette période. D’ailleurs, l’ODHAG a déposé plainte pour des crimes de génocide contre la population Ixil, mais cette fois entre les années 1978-1982. Et en juillet 2013, les premières auditions relatives à ce procès ont eu lieu. Nous savons que les procédures seront longues et que toutes les entraves possibles seront probablement mises pour ralentir cette démarche. Mais nous nous battrons pour que, dans ce dossier aussi, justice soit faite.

Apic: A propos de combat, l’ODHAG en mène un depuis de longues années pour que la lumière soit faite sur le cas de Mgr José Gerardi Conedera, assassiné en avril 1998, deux jours après avoir publié le rapport sur les crimes commis durant la guerre civile. Où en est-on aujourd’hui ?

Nery Rodenas: Il faut rappeler que lorsqu’il était à la tête du Bureau des Droits humains de l’Archevêché, Mgr Gerardi avait lancé un projet de récupération de la mémoire historique (REMHI-Recuperación de la Memoria Histórica en Guatemala). Il avait ainsi recueilli des centaines de témoignages et de la documentation pour faire la vérité sur les crimes commis durant les 36 années de guerre. Selon ce rapport, 90% des crimes avaient été commis par les forces militaires ou d’autres type (patrouilles civiles sponsorisées par l’Etat ou « escadrons de la mort ») et la majeure partie des crimes (massacres, tortures, viols, disparitions, mutilations) commis entre 1960 et 1996, l’avaient été sur des civils désarmés ou des indigènes. Cet assassinat a donné déjà lieu à la condamnation de trois militaires et d’un religieux catholique et il a été requalifié en « crime d’Etat » par les autorités judiciaires. Mais nous savons qu’il reste encore beaucoup de travail pour que toute la lumière soit faite sur ce crime odieux.

Apic: L’ODHAG travaille beaucoup sur la mémoire, mais observe aussi attentivement l’évolution de la société guatémaltèque. En se concentrant en particulier sur la situation de la jeunesse, et notamment la violence croissante à laquelle elle est confrontée.

Nery Rodenas: La jeunesse représente plus des deux tiers des 15 millions d’habitants que compte le Guatemala. Nous sommes l’un des pays les plus violents au monde avec un taux d’homicides de 36 pour 100 000. Même si elles ont baissé ces dernières années, ces morts violentes touchent toujours en priorité les jeunes, notamment entre 13 et 17 ans. Cette violence peut être attribuée à différents facteurs comme la permanence de très profondes inégalités sociales dans un pays où la plus de la moitié de la population vit sous le seuil de la pauvreté. La violence fait aussi partie de notre histoire, après 36 ans de guerre civile. L’impunité qui règne autour des crimes commis pendant cette période favorise hélas la banalisation de tels actes. La présence massive d’armes, autorisées ou pas, est également un facteur favorisant ces homicides.

Apic: Vous avez publié un rapport sur ce thème en janvier dans lequel vous interpellez le gouvernement…

Nery Rodenas: Oui car la baisse de la violence et des homicides est d’abord le résultat d’une volonté politique. Il faut donc favoriser l’accès à l’éducation et à la santé pour pouvoir lutter efficacement contre l’extrême vulnérabilité de la jeunesse. Et cela passe par des investissements importants dans les services publics. Il est important également de travailler sur la mémoire et en particulier de juger sans faille les exactions commises pendant la guerre civile pour que la justice soit respectée dans ce pays. C’est à ce prix que l’on pourra diminuer la culture de violence. (apic/jcg/cw)

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