Journée internationale de la femme le 8 mars

La présidente du ›Comité de la jupe’ invite le pape François à ne pas oublier les femmes

Rome, 7 mars 2014 (Apic) A plusieurs reprises, depuis le début de son pontificat, le pape François a évoqué la nécessité d’accorder plus de place aux femmes dans l’Eglise. Dans son Exhortation apostolique Evangelii Gaudium, il a explicitement souhaité «élargir les espaces pour une présence féminine plus incisive dans l’Église». A la veille de la Journée de la femme, I.MEDIA a rencontré la Française Anne Soupa, présidente du «Comité de la jupe» fondé en 2009 pour soutenir la dignité et la reconnaissance des femmes dans l’Eglise catholique.

Aux yeux d’Anne Soupa en abordant de face la question des femmes, le pape François laisse entrevoir l’ouverture de nouveaux chantiers. Elle demeure cependant prudente et déplore que les femmes, dans l’Eglise, soient toujours «privées de parole et écartées des décisions».

Q : Deux paragraphes de la première Exhortation apostolique du pape François étaient consacrés au rôle des femmes dans l’Eglise. Comment avez-vous reçu ces quelques lignes ?

Anne Soupa : Le début du premier paragraphe n’emporte pas mon enthousiasme. Il s’appuie toujours et encore sur cette évidence tranquille que les hommes sont la norme et les femmes une espèce différente sur laquelle il faudrait statuer. Ainsi, je suis désolée de rappeler que l’Eglise n’a pas à «reconnaître l’apport des femmes». Les femmes existent, elles sont même la ›moitié de l’humanité’, leur place est la moitié du tout. Dans la ›maison-Eglise’, elles sont chez elles, elles ne sont pas les invitées d’un club masculin. Sans doute ces évidences sont-elles très difficiles à voir par les intéressés eux-mêmes. Ils sont dans leur monde… entre hommes, et doivent même s’estimer très généreux de complimenter les femmes. Hélas, ils se privent du bénéfice de la différence et s’exposent à ce qu’on ne voie plus que leur condescendance. De surcroît, cette attitude est infidèle au projet divin car Dieu a créé l’humanité duelle, homme et femme à égalité, et il a rendu l’homme ›et’ la femme coresponsables de la bonne gestion du monde.

Q : Le pape évoque «l’attention féminine particulière envers les autres», cette reconnaissance vous semble-t-elle suffisante ?

A.S. : La question n’est pas qu’elle soit «suffisante», elle est de savoir s’il est opportun de complimenter. Trop complimenter les femmes est une manière de rendre la cage plus dorée pour que l’oiseau l’oublie. Et je ne peux que constater que, plus l’injustice faite aux femmes devient évidente, plus le discours magistériel devient louangeur. Le pape François essaie de nuancer ces affirmations péremptoires. Mais j’espère que, si je lui demandais ce qu’il pense de l’inattention particulière des hommes de sexe masculin envers les autres ou de leur aptitude à planter des clous, le ridicule lui sauterait au visage. Bien sûr, je peux deviner que, derrière ce compliment, se glisse une vraie reconnaissance envers des qualités qu’il a éprouvées chez des femmes. Et de fait, les multiples différences entre hommes et femmes sont l’un des bonheurs de la vie. Mais il est temps de refuser d’attribuer ainsi, de façon surplombante et presque absolue, des qualités spécifiques aux femmes, surtout lorsque les hommes en sont dispensés. Jésus est bien loin de tout cela : il ne fait jamais ›acception de sexe’. Il voit «cette femme», mais jamais ne parle de «la femme».

Q : Votre jugement de ce qu’avance le pape sur le rôle des femmes serait-il uniquement négatif ?

A.S. : Non, c’est avec soulagement et plaisir que j’ai lu la suite de ses propos. Ceux-ci sont d’une autre teneur et ils ont de quoi redonner espoir : «Il faut encore élargir les espaces pour une présence féminine plus incisive dans l’Église (…) dans les divers lieux où sont prises des décisions importantes, aussi bien dans l’Eglise que dans les structures sociales». Dans le paragraphe suivant, il va au fond des choses. Le pape y rappelle que, si le privilège masculin du sacerdoce ne sera pas remis en cause, il peut pourtant «devenir un motif de conflit particulier si on identifie trop la puissance sacramentelle avec le pouvoir».

Q : Conflit ? N’est-ce pas un peu fort ?

A.S. : Bien sûr, il y a conflit ! Dans l’Eglise, les femmes sont l’équivalent de personnes privées de droits civiques : le magistère décide de leur «nature», de leur «vocation» et ne leur donne pas la parole. Elles sont absentes des décisions de l’Eglise : elles n’assurent pas la cure d’âmes, évangélisent sans autorité ni titre reconnus, sont inaptes aux homélies, ne délivrent pas de sacrements, ne gouvernent pas, n’ont aucune contribution doctrinale et n’élisent pas le pape. Bien sûr, les femmes peuplent l’Eglise, mais elles y sont les petites mains. Et ce ne sont pas quelques nominations cosmétiques qui effaceront ce scandale.

Q : Quand il invite à dissocier pouvoir et ministère presbytéral, le pape ne vous semble-t-il pas novateur ?

A. S. : Il pose en effet des distinctions essentielles qui peuvent aider à sortir de l’ornière. Il rappelle ainsi que le ministère presbytéral n’est pas fondé sur un «pouvoir entendu comme domination, mais [sur] la puissance d’administrer le sacrement de l’Eucharistie ; de là dérive son autorité, qui est toujours un service du peuple». Par conséquent, si les trois charges classiques dans l’Eglise – gouverner, sanctifier, enseigner – ne sont plus réservées aux seuls clercs (qui, eux, seraient attachés d’abord à l’administration, éminente et particulière, du sacrement de l’Eucharistie), alors les portes s’ouvrent toutes grandes pour que les femmes puissent y accéder. Il y a là de quoi rebâtir une ›Maison-Eglise’ qui soit celle des femmes autant que des hommes.

Q. Le pape a déclaré que l’ordination des femmes au cardinalat était «une plaisanterie, que les femmes avaient besoin d’être valorisées, et non cléricalisées»…

A.S. : Je pense que c’est François le rusé qui a répondu. C’est la papauté elle-même qui a re-cléricalisé le cardinalat lors de la refonte du Code de droit canonique, en 1983 ! Jusque-là, des laïcs pouvaient devenir cardinaux. Si être cardinal est ›clérical’, alors les femmes n’accèderont jamais à une reconnaissance digne de ce nom. Le cardinalat, en effet, est essentiel, il permet d’être acteur de la vie de l’Eglise en choisissant le pape. Le patriarche de l’Eglise orthodoxe russe est élu par un collège de près de 600 personnes où figurent des laïcs, hommes et femmes. Peut-être le pape entend-il instaurer un deuxième collège d’électeurs… Car je ne peux croire que, délibérément, il instaure ainsi un ›double bind’, une double contrainte insoluble : d’un côté les fonctions essentielles sont ›cléricales’, de l’autre, c’est une plaisanterie d’y mettre des femmes. Ces paroles pourraient être comprises comme une énième fin de non recevoir.

Par ailleurs, dire que les femmes ont besoin d’être «valorisées» laisse entendre – encore ! -que l’Eglise ›se penche’ sur ces pauvres femmes. Mais quand les yeux s’ouvriront-ils pour voir que c’est l’Eglise toute entière qui souffre de leur exclusion ? Ne voit-on pas le manque à gagner ? Entre autres méfaits, elle contraint les hommes à vivre ›entre mêmes’, ce dont d’ailleurs, beaucoup se plaignent.

Q : Alors, quelle est la solution ?

A. S. : On sort d’une double contrainte par la levée de l’une des deux contraintes ou par la recherche d’une troisième voie. Et de fait, il faut œuvrer des deux manières. D’une part, le ›Comité de la jupe’ refuse la cléricalisation : il ne milite pas pour l’ordination de femmes, même s’il tient le privilège masculin du ministère sacerdotal pour intellectuellement non fondé. Il considère que la profonde crise actuelle de la prêtrise rend problématique d’y admettre des femmes. Elles ne feraient que pâtir pour un autre problème. Par contre, le ›Comité de la jupe’ n’admet pas que les femmes soient privées de parole et écartées des décisions, quelles qu’elles soient. Je rappelle que les femmes aussi savent que le pouvoir dans l’Eglise est un service ! D’autre part, je pense que l’évangélisation aujourd’hui requiert d’inventer de nouveaux ministères. Nous sommes prêtes à y travailler. Mais les projets du pape sont encore trop peu affichés pour savoir de quelle manière cette collaboration peut prendre corps d’une façon qui soit à la fois digne des avancées de notre temps et digne de la parole de Jésus qui considère l’être humain et rien d’autre. (apic/imedia/ami/mp)

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